Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?

06/11/2026

Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?

Cette question a l’odeur d’une madeleine pour beaucoup je pense. L’odeur d’un souvenir où tout était possible encore et que l’avenir était encore quelque chose d’indéfinissable, mais de chaud et de promesses.

Aujourd’hui, on se poserait la question un peu différemment. « Qu’est-ce que tu veux faire dans les mois à venir ? » Le temps d’une mise à jour de Claude, de Gemini ou de ChatGPT, qui va rendre tes efforts caducs. Dans le même temps, l’éco-anxiété teinte nos futurs de façon assez sombre et comme dans tout crépuscule, les nouvelles technologies sont fascinantes : à la fois belles et mortifères. Vont-elles nous sauver ou est-ce qu’elles précipitent notre fin ?

Oui, on ne cesse de nous dire : le design est mort, le consulting est mort, le codage est mort… Et derrière design, conseil, codage, il y a des designers, des consultants, des développeurs, des écrivains. Bref des femmes et des hommes qui en vivent et à qui l’on dit, brutalement : tu es mort.

Mais nous avions déjà connu cela avec le digital, qui lui aussi a mangé des métiers, laissant derrière, l’odeur nostalgique d’une madeleine bien beurrée. Avant le digital, il y a eu l’industrialisation, la machine à vapeur et demain, il y aura le quantique et bien d’autres choses encore.

Dans cette ère de l’information et de l’ultra-communication, la polarisation est un levier de performance : plus d’audience, plus de revenus pour les uns et plus d’influence et d’ego, pour les autres. Au détriment du développement de l’esprit critique souvent. Les données, les opinions, les avis, les pensées et les rumeurs se jugent au nombre de vues pour devenir des réalités : « Si vous n’êtes pas pour, vous êtes contre ! » 0 et 1. L’humain est devenu binaire, comme les bits qui composent les machines.

Quand j’étais petit, je voulais être polytechnicien. Cela faisait sourire mes parents, car pour eux, Polytechnique, c’est un peu loin de Tahiti quand même. Mais il y avait, je crois, un gros quiproquo que je n’ai jamais pris le temps de résoudre. J’avais entendu, je pense, ce mot dans les informations. Je ne connaissais pas l’X, ni ce que cela représentait comme symbole, comme caste aussi. Non. Ce qui me plaisait, ce qui me plaît toujours, c’est bien poly-technicien. Je ne me voyais pas choisir un métier, un seul, pour toute ma vie, du haut de mes 8 ans. Et pour être un peu plus que 0 et 1.

Alors je suis devenu designer. Si ce métier est jeune dans sa dénomination, à l’échelle de l’histoire de l’humanité, l’Humain est par nature ingénieux, un concepteur, un inventeur, depuis son premier outil, depuis sa première pierre. Alors je suis redevenu humain, vers 0 et 1 et au-delà !

Dans un monde verticalisé, j’ai choisi l’indiscipline, j’ai choisi de naviguer dans les espaces liminaires qui existent entre les différentes industries, les différents secteurs d’activités, qu’ils soient produits, services ou organisations. Je suis consultant, designer et coach, sans avoir jamais voulu choisir, comme à 8 ans : je cherche les signaux faibles et les opportunités, je conçois les pilotes pour y aller, j’accompagne les savoir-faire et les savoir-être qui devront pivoter pour s’en saisir. Trouver des patterns là où il n’y a que du bruit. Compresser le chaos en concepts appropriables, puis les redéployer dans l’écosystème avant que la prochaine vague technologique ne vienne rebattre les cartes.

— Est-ce que l’IA va tuer mon métier ?

Car une IA aussi peut être stratège, designer, formateur, coach et bien d’autres aussi ! Elle est bien plus poly-culturelle et poly-technicienne que bien des humains sur Terre ! C’est une évidence encore, mais une machine n’a pas d’intention, de conscience, d’émotions, d’intuitions… Ces choses que l’entreprise s’efforce d’éliminer de ses processus et que l’on ne doit pas oublier pour ne pas s’oublier.

— Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?

C’est une question que je ne peux plus poser à mes enfants, que j’ai du mal à poser aux apprenants dans mes formations aussi, car j’anticipe leur réponse :

— Tu veux dire, à part sauver la Terre, si j’ai 5 minutes entre les crises et les guerres ?

Oui, comme beaucoup d’enfants de leurs générations, j’ai des enfants lucides. Le tableau n’est pas si sombre qu’il en a l’air : il ne reste sombre que si l’on souhaite encore à nouveau invisibiliser les enjeux et les défis qui étaient déjà là. Il ne reste sombre que si nous, les vieux, restons accrochés aux « c’était mieux avant ! ». Designer l’espoir, designer des futurs désirables, écrire de nouveaux récits d’émancipation. Longue est encore la tâche des Humains sur Terre et sur plusieurs générations.

Alors, qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?

En écrivant ce texte, je n’arrivais pas à conclure ce texte. J’ai été tenté de répondre à cette question : donner des solutions : fort de mes expériences, fort de mes rencontres et mes convictions. Partager pour ne pas répéter les mêmes schémas, pour « gagner du temps ». Mais non. Parfois la réponse est dans la question, parfois se poser les questions, c’est faire le premier pas. Alors, alors ?

— Alors que faites-vous aujourd’hui pour faire ce que vous voulez quand vous serez grand ?

Anuhi.

Publié initialement le 6 novembre 2026 dans Dans les cuisines, la newsletter Substack.

Anuhi Lou