Pourquoi les nouveaux récits échouent à transformer le réel ? (1/3)

04/11/2025

“Les fictions ont la capacité de préscénariser le réel.” — Alain Damasio

“Pour transformer le monde, il faut d’abord transformer nos imaginaires.” — Cyril Dion

Quand la forme du récit condamne son contenu

En 2018, j’ai conçu une note stratégique qui proposait de transformer Accenture en véritable “nation” : avec sa monnaie (l’AccentCoin pour échanger des savoirs), son école (des MOOC pour faire grandir), son histoire (une blockchain mémorielle), et même sa constitution (une gouvernance collaborative).

Sur le papier, tout y était : un diagnostic fin (la porosité entre sphères privée, professionnelle et citoyenne), une vision ambitieuse (incarner une nouvelle citoyenneté d’entreprise), des piliers conceptuels cohérents.

Présenté comme une note stratégique, il appelait une exécution immédiate, des KPIs, des roadmaps. Il promettait quatre piliers institutionnels sans avoir testé un seul rituel quotidien. La dissonance entre l’ambition du récit et l’absence de premiers pas concrets a créé du scepticisme plutôt que de l’adhésion : disons le plus simplement, je me suis planté !

Et si ce même contenu avait été présenté autrement ?

  • En manifeste, il aurait posé une direction sans imposer un plan d’action figé. Les piliers seraient devenus des principes à explorer plutôt que des infrastructures à déployer.
  • En fiction, il aurait ouvert un espace d’imaginaire : “Et si nous vivions dans une entreprise-nation ?” Sans la pression de l’implémentation immédiate, il aurait pu inspirer des micro-expérimentations, des prototypes, des rituels émergents.

La forme du récit détermine sa capacité à transformer. Une note stratégique appelle l’exécution. Un manifeste appelle le mouvement. Une fiction appelle l’exploration. Confondre ces registres, c’est condamner le récit avant qu’il ne touche le réel.

Ce cas n’est pas isolé. C’est même devenu la norme : partout, des récits magnifiques meurent de ne pas trouver leur forme juste.

Nous vivons entourés de récits – mais peu nous transforment

Nous sommes dans l’économie de l’attention et de l’expérience. Nous n’avons jamais autant parlé de « storytelling », de « narratif », de sens, de vision et autres golden circles. Toutes les échelles d’organismes – entreprises, institutions, marques, médias, politiques – se racontent, se réécrivent et se mettent en scène. Avec outrance.

Et pourtant, jamais le monde n’a semblé aussi déconnecté de ses propres histoires. Les récits inspirants circulent, s’épuisent et se recyclent, par effet de mode ou pour sidérer. Ils séduisent un temps, mais ils ne transforment pas.

Le problème n’est pas dans l’intention, mais dans la portée, dans leurs incarnations : les nouveaux récits s’arrêtent souvent avant la vie. Si ces imaginaires nous révèlent de nouveaux futurs souhaitables, leurs incarnations ne sont pas transformatives.

Les fictions collectives, un héritage figé

Yuval Noah Harari nous rappelle que toutes les civilisations tiennent sur des fictions : la monnaie, la nation, la loi, la religion – autant de récits collectifs partagés, stabilisés dans le temps.

Mais ces fictions sont devenues des structures d’ordre : « voilà comment le monde fonctionne » plutôt que « voilà comment il pourrait fonctionner » – passant du statut de tuteur aux barreaux d’une prison collective.

Nos sociétés sont bâties sur ce paradoxe : la cohésion par le récit, mais en perdant la capacité de le réinventer. Ces récits racontent ce qui est, pas ce qui pourrait advenir.

La “méritocratie” en est l’exemple parfait : une fiction qui structure nos institutions, nos écoles, nos entreprises – mais que personne ne peut vraiment redéfinir sans être accusé de remettre en cause l’ordre établi lui-même.

Le récit stratégique : un outil amputé ?

Les années 2000 ont vu fleurir le « strategic narrative » – un outil de leadership pour fédérer les collaborateurs, aligner les marques, donner du sens… mais souvent désincarné, créant une dissonance entre la vision et l’incarnation, entre les dirigeants et les usagers. Ces récits s’arrêtent à la mise en mots du futur. ( oui, c’est exactement là que je me suis fourvoyé en 2018 😉 – ce qui n’enlève rien à l’ambition de l’intention stratégique, surtout en 2025, au prismes des intelligences artificielles… )

C’est le story-washing : le récit devient un produit d’image plutôt qu’un levier de transformation.

La peur des intelligences artificielles révèle quelque chose de plus profond. Elles ne font pas que créer des récits – elles peuvent les personnaliser et les déployer à l’échelle, en temps réel, pour chaque individu. Ce qui nous effraie, c’est qu’elles maîtrisent ce que nous avons oublié : faire du récit un système opérant, pas juste un discours.

Le chaînon manquant : le quotidien

Les grands récits échouent parce qu’ils oublient la scène principale : le quotidien.

Les régimes alimentaires ne fonctionnent pas s’ils restent des “périodes drastiques” – il faut un changement de vie. Les transitions écologiques ne naîtront pas de sommets annuels, mais de gestes répétés à l’infini. Les récits ne se transforment en réel que s’ils s’accompagnent de rituels.

Patagonia l’a compris : son récit n’est pas seulement une promesse – ses produits deviennent des artefacts du changement, et l’activisme devient leur carte de fidélité. Chaque achat, chaque réparation, chaque don est un geste qui renforce le récit.

“Demain” de Cyril Dion fonctionne pour la même raison : le film ne porte pas en lui-même les gestes nécessaires au changement, mais il documente que des pratiques porteuses de nouveaux récits souhaitables existent déjà, qu’elles sont possibles, reproductibles.

Le récit comme technologie du réel

En orientant les désirs, les valeurs, les comportements – le réel lui-même – le récit n’est pas qu’une fiction, messagère d’un imaginaire. C’est un système opérant. Il agit comme un code culturel : invisible, structurant, nourrissant et vivant.

Exemple : le véganisme n’est pas qu’un régime alimentaire, c’est un récit qui redéfinit notre rapport au vivant. Ses rituels quotidiens (lire les étiquettes, chercher des alternatives, cuisiner différemment) deviennent les vecteurs de sa propagation. Chaque geste renforce le récit, chaque récit légitime le geste.

C’est être un humain libre que de pouvoir être à la fois créateur et bénéficiaire des récits.

Mais encore faut-il savoir comment un récit devient opérant, comment il peut s’ancrer dans le quotidien. Comment il passe du manifeste à l’habitude, de la vision à l’usage. Du mot au monde.

Ce que nous allons explorer ensuite

Ce sera l’enjeu de la seconde note de cette trilogie : 7 dynamiques d’un récit opérant.

Un cadre pour comprendre comment les récits naissent, se propagent, s’incarnent, se dissolvent dans la culture pour redevenir une évidence collective.

Bon appétit !

Anuhi.

Publié initialement le 4 novembre 2025 dans Dans les cuisines, la newsletter Substack.

Anuhi Lou