Cher Tetiama : « Comme Ulysse, pédaler entre Cigale et Fourmi. »

29/02/2024

Cher Tetiama,

« Comme Ulysse, pédaler entre Cigale et Fourmi. »

Il y a deux écoles dans la préparation d’une aventure. Il y a Fourmi qui, une fois la trace reçue, la parcours déjà dans la tête, et sur les écrans, pour en planifier chaque virage, chaque dénivelé. Où ils pourraient bivouaquer, où ils pourraient admirer un paysage aussi – où se ravitailler bien sûr. Quand tu roules un peu avec eux, ils te préviennent : “Tiens, après cette montée à 8% de moyenne, mais elle ne dure que 8,4 km – il y aura une descente fantastique de 20 km avec en séquence de virage gauche, droite, gauche, gauche, gauche, droite… Et nous arriverons au village avec une épicerie ouverte jusqu’a 19h00 – elle est notée 4 étoiles.”

Finalement, quand Fourmi pédale sur son vélo, elle ne fait de suivre son esprit, parti loin devant.

Et puis il y a Cigale qui charge la trace la veille du départ – où l’avant-veille pour les prévoyants des nez-au-vent et qui roule le jour venu, en comptant sur sa bonne étoile pour trouver le bon spot, le cimetière salvateur, le camion de pizza itinérant. Sa forme physique étant leur seul muse. Et le nombre de kilomètres à effectuer chaque jour pour terminer la trace en guise d’inspiration.Il y a aussi des avantages à partir nez au vent. Ne pas s’encombrer par trop d’anticipations de calculs savants – qui ont toutes les chances d’être erronées sur le terrain avec le facteur de la fatigue, de la soif, de la météo, des rencontres aussi.

Apprendre alors à rouler kilomètre après kilomètre pour que chaque virage, chaque point de vue et chaque difficulté aussi soient comme épices, sel et poivre de ton voyage. C’est aussi développer ta flexibilité à recevoir les événements tels qu’ils se présentent, à cultiver ta sérendipité.

Tu t’en doutes bien, comme Ulysse, le chemin se situe entre Charybde et Scylla, la vérité entre Cigale et Fourmi.

Mais c’est quelque chose que tu as dû rencontrer aussi dans tes différents travaux : pour certains projets, il est bon de bien prévisualiser la destination, de tout prévoir – et c’est d’autant plus nécessaire que tu dois embarquer tout un équipage, qui a besoin d’être rassuré, de comprendre les tenants et aboutissants de ce voyage pour qu’ils puissent eux aussi y contribuer et ne pas céder à d’autres sirènes. D’autre fois, il est bon de réfléchir avec “ses mains” – de développer l’expérience de l’instinct, le goût pour l’intuition. Juste pédale !

Pour le vélo et dans ta vie, je ne peux que t’encourager à développer ton flow sur cette ligne de crête qui t’emporte, plein d’énergie, oscillant comme un courant alternatif, à l’équilibre entre intuition et raison. Cet équilibre constant est une compétence à pratiquer, une philosophie à vivre, pour se rendre capable de recevoir et d’adapter à tous les événements de tes voyages, à cultiver ta sérendipité face aux enjeux qui bouleversent nos quotidiens.

Mais ouf, ici et pour l’instant, il ne s’agit que de vélo. Alors apprendre ta trace par cœur ou voir venir les embruns et les paysages, que choisiras-tu ?

Publié initialement sur Facebook, le 29 février 2024.

Anuhi Lou