Tour de Meuse 2024 en gravel

10/06/2024

Ce tour de vélo, c’est un tour de force, c’est une histoire de rencontre. Je croise sur les routes Julien, qui rentre d’une course de 100 km, et moi, je rentre de course tout simplement. Pluie et beau temps de la saison. « Vas-tu aussi au Tour de Meuse cette année ?» Je pensais qu’il était déjà passé, je n’ai pas le calendrier des événements en tête. « C’est quand ? – Dans 2 semaines ! » Ah, il doit être plein de toute façon. « Essaye de l’appeler ! » C’est l’avantage des aventures locales, à taille humaine. On peut l’appeler !

En rentrant, je regarde le réseau social de l’événement – une annonce de dernière minute, des places sont disponibles pour le tracé route, comme pour le tracé gravel ! Je demande des informations, hésitant entre route et chemins : avec l’hiver que nous avons eu, je crains l’état des chemins. « C’est parfait, prends le gravel, tu vas te régaler ! » me recommande Nicolas.

Oui, je vais me régaler, oui…

Dans les aventures à vélo, il y a deux genres d’événements. Les DMDV, aussi connus sous « Démerdez-vous » en autonomie totale, c’est l’aventure et les galères imprévisibles sont prévisibles. Et les événements plus familiaux, plus amateurs, mais au sens noble du terme : vous pouvez vous organiser à l’avance, réserver des hôtels… Si vous adaptez certaines portions à votre niveau, pour maintenir votre plaisir, personne (à part votre ego) ne vous le reprochera. Le Tour de Meuse, dans cette troisième édition, appartient à cette catégorie.

Mais il n’empêche, on y trouve à parts égales des compétiteurs, des solitaires, des groupes d’amis, toutes ces sensibilités qui se mélangent dans la bonne humeur.

Je décide de le faire de façon confortable, 360 km sur trois jours, divisés en 150, 120, 90 km, en réservant des hôtels en guise de camp de base. Je pars avec une configuration légère, sans bivouac. En mode cyclotourisme – ça sonne peut-être moins bien que bikepacking, mais c’est très bien aussi !

EN ARRIVANT À VERDUN

Je suis dans le train régional pour Verdun, avec une correspondance, la veille d’un long week-end. Le train est plein, je suis debout, à côté de mon vélo qui prend trois places. Avant la correspondance, je reçois une notification. Mon prochain train est annulé. Cette aventure en mode cyclotourisme confortable a des relents de DMDV ! Plusieurs choix sont possibles : Verdun n’est qu’à 40 km. J’ai oublié de vous dire qu’il pleut. Fort. Bien. Humide et froid. Non merci. Peut-être pour le retour ? Il y a un autre train, mais beaucoup plus tard, pas idéal pour une course demain qui commence à 6h. Il y a un bus plus tôt également. Va pour le bus !

Quand je vois le chauffeur de bus descendre et se diriger vers moi, sous la pluie, les sourcils froncés, je sens qu’il y a un problème. « Je ne sais pas si j’ai de la place là ! C’est un long week-end, tout le monde rentre, mes soutes sont pleines. » – Moi « Euh… Bonsoir ? » Finalement, en jouant à Tetris avec les différentes soutes, il arrive à me trouver une place ! Ouf !

Hôtel B&B – en dehors des horaires, il faut passer par l’automate à l’entrée. Cela évite toujours ce moment d’interrogation, s’ils ont une réserve ou un garage pour stocker le vélo. Le vélo est dans la chambre. Avec le retard dû au train supprimé et la pluie, je prendrais le cracker demain matin au départ.

JOUR 1 : 150 KM

7h, je sirote un café avec une brioche devant la boulangerie. Dans mes souvenirs, le ciel est gris. Je croise d’autres participants sur les routes, sur les départs ou dans le village avant le départ. Les photos du moment « avant ». Nicolas m’accueille, je récupère le tracker et la piste file par le sud, par la voie verte. C’est tout plat et c’est parfait pour s’échauffer doucement.

Comme souvent, le parcours est si varié que je ne me souviens pas de leur ordre respectif. Pêle-mêle donc. Des chemins blancs, des pétards, des singles avec de la boue collante et glissante. Tout l’hiver la pluie est tombée. La veille, la pluie est tombée. Et même si le soleil brillait maintenant pendant trois jours, les pistes et chemins seront encore boueux et trempés.

Je roule avec un objectif de 150 km pour atteindre Bar-le-Duc. 150 km, c’est peu, c’est beaucoup. Les chiffres ne sont pas les mêmes par les routes ou par les chemins, par temps sec ou par temps humide ! Avec un logement au chaud prévisible pour la fin du parcours, le mental n’est pas le même, il est plus léger. Pas assez léger pour survoler les flaques de boue qui rythmeront la journée. Le parcours passe par des points remarquables de la région. Des châteaux forts, des bâtisses, des lieux remarquables.

J’avais hésité à prendre la trace gravel ou route cette fois-ci, avec les pluies que nous avons eues cet hiver, je me doutais bien que les pistes ne seraient pas sèches. « Non, non, nous avons roulé cet hiver, tu verras, c’est impeccable, nous avons fait en sorte que ce ne soit pas galère. » Va pour la trace gravel ! Single avec de la boue collante, des beaux chemins inondés…. Des glissades, une petite chute, des contournements, des portages… Non, ce n’est pas tout à fait ce que j’appelle impeccable, Nicolas ! Hahaha.

Objectivement et avec l’expérience, il faut juste avancer, avancer un peu plus lentement dans ces passages et les pistes et chemins roulants reviennent vite et en fin de journée, on ne s’en souvient même plus, si ce n’est les kilos de boue séchée supplémentaires que l’on porte en supplément bagages sur le vélo.

Pour finir la journée, la trace emprunte la voie verte qui longe le canal pour arriver à Bar-le-Duc. L’hôtel est un établissement économique en zone commerciale, en dehors de la ville historique. Une station de lavage, juste avant l’hôtel, tombe à pic pour rincer le vélo plein de boue.

22h, après un passage au buffet asiatique à volonté, juste à côté de l’hôtel, c’est la fin du premier jour.

JOUR 2 : 120 KM

L’objectif du jour est de 120 km, arrivée prévue à Dun-sur-Meuse ce soir. Là encore, 120 km me paraît trop prudent comme distance pour juste une journée – cela change des randos où il faut assurer 180/200 km ou plus pour être dans les temps. On est en balade dans la bonne humeur pour profiter de la bonne boue ! Je serais servi aujourd’hui.

Les premiers kilomètres sont très roulants – beaucoup de participants ont décidé de passer la nuit à Bar-le-Duc également, les boulangeries ouvertes servent de points de rencontre, tout comme les raidillons que l’on croise au début de cette journée. On se dit que cette journée va être roulante, les 120 km vont défiler. Grave erreur…

Pour faciliter le ravitaillement, avec les commerces qui ne sont pas forcément ouverts un dimanche midi, Nicolas organise un panier repas à mi-journée. Il y a eu des échanges philosophiques dans les groupes de discussion : course en autonomie ? Donc chacun doit se débrouiller, non ? – Le taulier a décidé : c’est une randonnée conviviale, on n’est pas sur de la performance, ni sur une RAF : ce sera panier repas et notification à tout le monde – « Personne ne roule entre minuit et quatre heures du matin, ce n’est pas l’esprit de la rando » – ce qui donne quand même une belle marge pour ceux qui veulent faire la trace en un minimum de temps. Au final, la trace fait passer par assez de cimetières, villages et villes pour trouver de quoi boire et manger en autonomie, mais l’attention est belle et le panier repas généreux.

Je croiserai aussi aujourd’hui des vélos de route et de gravels qui font le demi-tour de Meuse : je m’étonnais de voir leurs pilotes si légèrement équipés – disons-le : j’étais envieux de leur légèreté !

Si la matinée a commencé avec du soleil, si mes souvenirs sont bons, n’oublions pas l’orage, la pluie et les grêlons qui ont émaillé aussi cette journée, pour la rendre mémorable. Et ces traces d’animaux aussi. Énormes. ÉNORMES. « Je ne voudrais pas les rencontrer en pleine nuit. » Je pense à Nago, le dieu-sanglier, le personnage mythologique de Princesse Mononoké. J’apprendrais plus tard – avec un soulagement et une déception à la fois – qu’il s’agit de traces de vaches d’un troupeau qui s’est échappé – rendant la piste impraticable, même à pied, et non d’un sanglier géant, affamé, à la recherche de Tahitiens égarés dans la boue.

Cette journée a comporté pas mal de marche et de portage – entre 10 et 15 kilomètres cumulés, entre les flaques impraticables, les gros gros coups de cul.

À quelques kilomètres de l’arrivée de cette journée, je croise la fin d’une brocante, je crois, dans un village – des barnums, des tables sont déployées, des enfants jouent dans des structures gonflables. Je me pose pour une frite – le soleil est revenu – ce n’est plus que de la route avant destination – plus que de la route, avec un beau raidard quand même hein !

La descente sur Dun-sur-Meuse est impressionnante : l’église, sur la butte au milieu du village, émerge à une centaine de mètres de hauteur peut-être et la rend visible de loin. J’avais craint pour trouver une place pour le vélo à l’hôtel. Des compagnons de route sont arrivés avant – un tuyau et un seau pour rincer les vélos – un garage aussi pour les stocker. Les tenanciers sont accueillants, même pour des vélos bien boueux.

JOUR 3 ET FIN : 140 KM (90 + 50)

C’est le dernier jour pour boucler le tour de Meuse. Je ne l’ai pas mentionné, cette année le tour se réalise dans le sens des aiguilles d’une montre. La dernière, j’avais réalisé un demi-tour et j’avais donc découvert, à revers, des chemins déjà réalisés. Les prendre en sens contraire change les perspectives, évidemment.

J’étais repassé hier sur le banc sur lequel je m’étais posé, réalisant que le tour ne m’amusait plus, et j’étais rentré en coupant la trace en deux, presque. Un banc à la sortie du grand cimetière militaire américain. Tout comme Montsec, ces places de commémoration n’ont pas bougé et ne bougeront pas dans un an, dans dix ans, des lieux figés dans le temps, pour le souvenir justement.

La journée démarre dans la brume et on emprunte beaucoup de routes : Nicolas a donné la consigne d’éviter de prendre les chemins, particulièrement impraticables avec les dernières averses et les engins des travaux forestiers (encore plus impraticables qu’un chemin piétiné par une centaine de sangliers géants ?). Cela permet de démarrer la journée doucement.

Verdun n’est pas particulièrement desservi en transport pour Nancy et il me semble plus intéressant de rejoindre, dès mon arrivée à Verdun dans l’après-midi, la gare de Conflans-Jarny, située à 50 kilomètres environ, cap à l’Est, mieux desservie pour rejoindre la cité Ducale ensuite.

C’est la journée la plus roulante et la plus ensoleillée aussi. Le point culminant au nord de la trace passe par la ville haute de Montmédy – on la gravit par les petits chemins et on la descend aussi par les petits chemins. Je décide de zapper cette partie-là – de mémoire, elle m’avait « coûté » une heure au moins pour la monter et la descendre, pour pouvoir assurer d’avoir mon train à Conflans. Une pause café à Merville aussi. D’autres participants sont là, d’autres nous rejoignent – c’est l’atmosphère des fins de randonnées, le plus dur est derrière – tout le monde est détendu, ça sent la fin de la parenthèse meusienne.

Ce sont majoritairement des chemins stratégiques, des chemins blancs qui nous mènent vers l’ossuaire de Douaumont, dernier point remarquable de ce périple, avant le retour à Verdun. Qu’il fasse beau, qu’il fasse brumeux – l’ossuaire est toujours un lieu particulier.

C’est la fête à l’arrivée ! Des food trucks, de la musique, de l’animation et les concurrents déjà arrivés accueillent les différents participants qui arrivent au fur et à mesure ! Le soleil est définitivement là. Je rends ma balise et je repars pour mon train ! 50 km par la route, tracée par Google Maps, qui devrait être tranquille. J’ai de la marge aussi au niveau horaire. À ce moment précis, c’est ce que je croyais…

Un passage par l’Éléphant Bleu pour nettoyer le vélo en prévision du train et me voilà reparti pour la jonction entre Verdun et Conflans. Ce parcours met en évidence que tout est fait pour la voiture – la trace, dessinée à la hâte, me fait passer par une longue montée d’un chemin agricole – au moins je suis tranquille, je ne croise personne. C’est à partir de la longue départementale qui rejoint Conflans que les choses se corsent – c’est une départementale à 90 km/h et le GPS sur le téléphone me dirige sur une trace…. Qui n’existe pas ! Un chemin qui longerait la voie ferrée, mais qui n’est pas pratiqué, ni praticable, même avec un monstercross – et surtout, qui ne me permettrait de toute façon pas la bonne moyenne pour arriver en temps et en heure pour mon train.

Alors que je reviens régulièrement sur la départementale rapide, le GPS s’efforce à chaque carrefour de me faire bifurquer sur une voie 9 3/4 inexistante : j’essaie bien une ou deux fois, mais à chaque fois, je tombe sur des chemins peu pratiqués et non entretenus, et à chaque essai, le temps d’arrivée estimé recule, pour n’être qu’à quelques minutes du passage de train. Ma marge de manœuvre fond à vue d’œil !

Juste avant Conflans, dernière bifurcation proposée. Allez, soyons fou, je la tente… Et je me retrouve dans un cul-de-sac, la trace donne sur un champ. Pas de voie, pas de chemin – pas de possibilité de rejoindre la gare, qui, sur le papier, n’est qu’à deux kilomètres… Je suis obligé de faire demi-tour…. Finalement, j’arrive à la gare, avec 10 minutes d’avance avant l’arrivée du train. Ouf.

On peut penser que les algorithmes privilégient ma sécurité pour me faire éviter les grands axes rapides. L’intention est louable… mais quand elle vous envoie littéralement dans les champs, cette situation illustre bien la prévalence de l’automobile dans nos infrastructures d’aujourd’hui.

Le train arrive, je reste dans le sas, sur un strapontin, près du vélo. On rentre à la maison.

Publié initialement sur Facebook, le 10 juin 2024.

Anuhi Lou