On peut considérer un ukulélé de deux manières : une mini-guitare de poche dont on est tenté de ne voir que les limites face à une « vraie » guitare, ou un véritable instrument, paré pour toutes les aventures du monde, dont on ne voit que les avantages.
Mon Brompton est mon ukulélé. Étant de Tahiti, je ne peux le voir que comme un vélo à part entière et n’en voir que les avantages !
Pour diverses raisons, je ne peux pas prendre d’autre vélo avec moi cet été. Un vélo pliant, mon Brompton à 12 vitesses plus précisément, peut se glisser dans la voiture de vacances, entre deux sièges. Mais l’envie de voyager à vélo reste là, et je vais relier deux étapes de nos séjours : de Barneville-Carteret, dans le Cotentin en Normandie, à l’Île-Tudy, dans le Finistère en Bretagne. 400 km en deux jours, par des routes secondaires et des chemins blancs.
Alors oui, ce sont des roues de 16 pouces en 35 mm et des freins à patins. On est loin des 55 mm du monster-cross ou du 45 mm en gravel, avec freins à disque de 180 / 160 mm, selle imprimée en 3D et groupe de transmission mulet en 10 / 52 !
Mais qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !
Le Brompton équipé doit peser plus de 20 kilos avec les sacoches. J’ai mis une sacoche de selle et une food pouch pour une gourde supplémentaire. J’aurais pu tout mettre dans la sacoche avant, qui est énorme — je trouve que la « vraie » trouvaille de ce vélo pliant, c’est son système d’accroche à l’avant, qui en fait un mini-cargo pliant ! — mais c’est donc plus pour l’équilibre du vélo et la répartition des masses. Et j’ai pris plaisir à rouler ! Je ne dirais pas que c’est minimaliste, mais le plaisir de rouler avec est assez particulier. Pas du tout dans la performance, mais prendre le temps de voyager avec une moyenne de 20 km/h sur les 400 km avec 3 500 m de D+.
Il y aura toujours mieux… ou pas ?
J’ai oublié mes lentilles et j’étais donc forcé de mettre mes lunettes de vue, ce qui n’est pas l’idéal avec la chaleur et le soleil éblouissant. Je n’ai pas pris le temps non plus de monter des pédales SPD, cela m’a manqué un peu : j’avais l’impression, avec mes baskets aux semelles bien amortissantes, qu’à chaque coup de pédale elles absorbaient de précieux watts ! Mais je n’ai jamais regretté de n’avoir que mon Brompton. Je n’ai jamais eu ces pensées qu’on peut avoir en ultra : « Je n’aurais pas dû prendre cela, ça m’aurait fait économiser 100 g » ou « Ces pneus accrochent bien, mais là sur la route, c’est une tannée » ou encore « La prochaine fois, je prendrai des roues carbone ! »…
Non, rien de tout cela. Et pourtant j’avais bien quelques kilos de trop : une tente, un matelas gonflable et mon poids de corps, pas tout à fait affûté, car pas d’épreuves prévues cette saison !
Et cette petite parenthèse a été l’un de mes meilleurs voyages à vélo.
J’ai tracé quasiment une ligne droite entre mon point de départ et mon point d’arrivée, en passant par le Mont-Saint-Michel tout de même. Des routes secondaires et des voies vertes. Les voies vertes étaient principalement d’anciennes voies de chemin de fer, donc des chemins blancs, graviers plus ou moins compacts. Et oui, j’ai eu droit à quelques « Komooteries », quelques singles et quelques passages en propriété privée…
Visites de pas mal de boulangeries aussi. Pour faire simple, en plus d’être abstème et végétarien, je me découvre depuis quelques mois une intolérance au lactose (bon, je précise abstème, mais l’alcool et le vélo ne sont pas vraiment compatibles !). Nos boulangeries sont toujours au top, accueillantes et remplissent toujours volontiers nos gourdes — il suffit de les avoir en hand, même pas besoin de demander. Ce qui est plutôt heureux, car deux ou trois cimetières avaient leurs points d’eau fermés pour cause de canicule… Chères mairesses et chers maires, il n’y a pas que les plantes qui ont besoin d’eau dans vos cimetières !
Dans mon périple, j’ai dû ajuster plusieurs fois ma route. Comme évoqué plus tôt, pour contourner des chemins privés ou des parcours trop engagés. Mais le contraire aussi : parfois, la route coupait une voie vélo blanche qui allait dans la même direction.
Une vérification sur les cartes et les apps de navigation et j’y allais : pas de trace imposée, pas de parcours obligatoire, juste une direction, cap à l’ouest.
Sur ce tracé-là en tout cas, j’ai trouvé beaucoup d’aménagements cyclables et je me dis que nous avons de la chance quand même de pouvoir en profiter.
J’aime rouler comme cela, prendre le temps, pas de musique, juste le bruit de la chaîne, de la transmission. Le bruit des voitures ou le silence des villages traversés aussi. Le « bonjour » difficile, la gorge un peu sèche parce qu’il fait chaud quand même, à la boulangerie. Ou le salut à d’autres cyclos croisés, qui ne me retournaient souvent pas la salutation : ah oui, j’oublie que je ne suis pas sur un « vrai » vélo ! J’oublie parfois que les cyclistes peuvent être snobs !
Et je croise des vélos lents, chargés de sacoches comme moi, en voyage ; je croise des familles aux draisiennes un peu en déséquilibre, avec les parents qui attendent patiemment un peu plus loin ; je croise des vélos français dont les marques n’existent plus qui vont chercher du pain ; et je croise des vélos carbone qui foncent très vite en peloton. Des vélos électriques, de plus en plus aussi. Et des gravels rapides, en bikepacking aussi. Certains me saluent, de connivence : ma sacoche de selle Helmut est un signe de reconnaissance !
Sur les chemins blancs et les pistes ensablées, le Brompton n’est ni le plus rigide, ni le plus confortable. Ça gigote de partout, il faut tenir le cintre un peu plus fermement ! Mais ça passe et cela a le mérite d’égayer le voyage ! Si vous trouvez ces chemins ennuyeux en VTT ou en gravel, prenez-les avec un vélo en 16 pouces, ou mieux encore, avec un vélo pliant dont les charnières peuvent se dévisser avec les vibrations. Et sur goudron aussi, à 55 km/h en descente, il faut fermement tenir le cintre. Avec tout cela, vous retrouverez votre vibrante joie de vivre !
Je trouve finalement un hôtel après 210 kilomètres et une dizaine d’heures de vélo. C’est cela qui est pratique aussi avec un Brompton : je n’ai pas eu à négocier une place pour le vélo, il suffit de le replier. Mais finalement, on me propose de le mettre dans une salle de réunion. J’envoie un message à la famille. Je termine ma première journée dans les temps et la distance prévus. Oui, même pour un voyage solo, on ne voyage jamais vraiment loin de sa famille, même si nos traces numériques et nos positions en temps réel rassurent quand même.
Si le premier jour j’étais parti à 6 h 00, je décide de partir un peu plus tard le second et dernier jour : j’ai un peu moins de kilomètres, environ 190 km prévus. Pour profiter du petit-déjeuner de l’hôtel tant qu’à faire ! Et je suis encore déçu : des viennoiseries surgelées, des jus trop sucrés et une salade de fruits trop prévisible. Je n’arrive pas à me faire à l’idée du manque d’imagination dans une culture gastronomique française si qualitative. C’est le même genre de petit-déjeuner que vous pouvez trouver dans mille hôtels autour de vous. Je regrette un peu de ne pas être parti plus tôt et de ne pas m’être arrêté dans une boulangerie sur la route. Quand vous partez pour la journée, vous savez l’impact des 2 heures de décalage sur l’arrivée : 18 h devient 20 h — évident dit comme cela, mais en fin de journée cela se ressent davantage. Deux heures n’ont pas le même coût le matin que le soir.
C’est la journée avec le plus de dénivelé (forcément, la première journée avait une bonne partie du trajet autour de la baie du Mont-Saint-Michel, mais ce que je n’ai pas eu en dénivelé, je l’ai eu en pistes ensablées et en vent de face).
Si les petites roues permettent de facilement relancer le vélo, il est difficile de garder de la vitesse par manque d’inertie : la pratique du toboggan est plus laborieuse sur les routes à bosses, il faut pédaler tout le temps, comme un hamster.
Cette deuxième journée me fait croiser beaucoup de villes bretonnes qu’il me semble reconnaître. Cette église, cette place du marché couverte, cette boulangerie, je les ai croisées plusieurs fois déjà — la superposition des traces me le confirmera — c’est le résultat de plusieurs Gravel Tro Breizh ! (merci Erminig Bikepacking Adventures et Frédéric Bernard !)
C’est drôle de revoir ces endroits visités déjà, revisités parfois, et aujourd’hui avec une autre perspective. Les couleurs semblent plus vives, mon œil est certainement plus reposé aujourd’hui que pendant ces nombreux périples !
Il est samedi et je croise encore moins de monde qu’hier : je suis en plein centre de la Bretagne, et toutes les voitures doivent faire le chassé-croisé entre juillet et août. Sur les routes secondaires, je suis bien loin des grands axes.
Mais je suis en terre connue et j’ai cette fameuse impression, en déroulant un paysage que je connais, que la journée passe plus vite. Je me souviens juste d’avoir hésité à un carrefour. J’ai la possibilité de prendre le canal de Nantes à Brest, qui certes m’allonge un peu avec les boucles du canal, mais c’est plat. Trop plat finalement, je préfère monter sur me plateau. C’est ce que j’ai aimé aussi dans ce voyage : la possibilité, la liberté de choisir sa route suivant son état, suivant ses envies.
En me rapprochant des côtes du Finistère, les voitures réapparaissent progressivement. De nouvelles voies vélo sont là aussi, toutes neuves, au goudron encore noir, satiné et lisse.
J’arrive dans un peu moins de 20 kilomètres. Ma famille et les amis viennent d’arriver à la location. Ce sont les heures qui me manquaient ce matin pour arriver en même temps ou avant eux.
Même si ce n’est pas une course, ni un brevet, la satisfaction d’arriver reste la même.
C’est les vacances.
PS / Comme tout voyage à vélo, voici les enseignements que j’en tire : oui, il y a toujours un vélo plus adapté, plus performant, plus confortable. Mais comme l’a quelqu’un de forcément très sage : « Le meilleur appareil photo est celui qu’on a avec soi. » Il ne sert à rien de se plaindre que vous avez trop d’affaires, ou qu’elles sont trop lourdes, inadaptées, inutiles. Si vous le pensez réellement, arrêtez-vous dans une Poste et renvoyez vos affaires chez vous. Ou pédalez plus fort ! Et une fois que vous avez fait 100, 200, 300 km ou plus dans une journée, cela vous sert toujours dans la vie : vous savez que vous pouvez y arriver, même avec un Brompton. En pédalant encore plus fort !
PPS / Ce que j’ai regretté quand même, je le redis : mes lentilles de vue — pénible de devoir essuyer ses lunettes 3 fois tous les 10 kilomètres et de ne pas avoir de lunettes de soleil non plus. Des pédales automatiques et mes chaussures de vélo (mais là encore, on avance quand même en baskets). Je crois que j’aurais bien continué quelques jours de plus. À l’origine, je devais refaire la Véloscénie pour rejoindre le Cotentin depuis Paris.
PPPS / Le mini-vélo à petites roues, c’est comme les mini-chiens : ça fait sourire les enfants et les mamans. Ou peut-être que je donnais l’impression d’être un singe qui tape des cymbales sur son petit vélo…




Publié initialement sur Facebook, le 12 août 2026.



