« Je vais prendre comme Madame, un steak saignant et des légumes à la place des frites ! »
En cuisine comme en entreprise, l’innovation procède souvent par mimétisme. Nous faisons comme le voisin. Tout foufou, je me risque à prendre des légumes plutôt que des frites. Mais dans la vraie vie, quand des projets hors normes, un peu foufou sont proposés, une des premières questions est : « Et que font nos concurrents ? Pourriez-vous faire un benchmark pour voir ? » On s’empresse alors de se mettre au niveau, dès qu’une caractéristique produit devient émergente. Mais il est souvent trop tard pour réellement se distinguer : cette nouveauté deviendra la nouvelle norme une fois généralisée.
Benchmark du benchmark : les recettes
Finalement, faire un benchmark, c’est récolter des produits du marché. Et il y a plusieurs façons de concocter les ingrédients recueillis.
Voici un récapitulatif de quelques recettes classiques et revisitées :
- L’état des lieux : Dresser le panorama de l’existant, par défaut, dans son secteur et en faire ressortir les points saillants, les singularités. Exemple culinaire ET entreprise : Dans cette chaîne de restaurants, les accompagnements sont à volonté.
- L’état de l’art : En creux, cela révèle aussi le niveau d’exigence du client, qui augmente naturellement ses attentes minimales. Exemple culinaire : La frite accompagnée d’une petite salade. Exemple entreprise : Dans le secteur automobile, l’ABS pour les freins.
- L’effet miroir : S’observer à travers les autres pour détecter ses angles morts. Plutôt que de chercher uniquement l’innovation à l’extérieur, ce benchmark vise à révéler des manques ou des incohérences internes. Exemple culinaire : Tous les food trucks proposent un menu végétarien… sauf nous. Exemple entreprise : Dans les services digitaux, tous les concurrents proposent une FAQ intelligente avec recherche. Notre système est encore en PDF.
- Le vol inspiré : Transposer un ingrédient d’un autre secteur ou d’un autre univers pour le sublimer chez soi. Exemple culinaire : Des tacos revisités à la sauce yakitori. Exemple entreprise : Un constructeur automobile qui s’inspire du monde du gaming pour créer des interfaces utilisateurs immersives et ludiques.
- L’antidote : Identifier des points communs trop répétés pour, justement, aller ailleurs. On choisit la rupture, la différenciation par contraste. Exemple culinaire : Alors que tous les burgers sont servis avec des frites, proposer une purée maison ou des légumes rôtis. Exemple entreprise : Alors que toutes les applications de banque en ligne sont bleues et sérieuses, créer une marque plus ludique, incarnée et colorée.
- L’éclaireur : Détecter des signaux faibles ou des émergences, avant leur généralisation. Capter et parier sur ce qui va marcher. Exemple culinaire : Noter que certains cafés branchés introduisent des adaptogènes dans leurs boissons. Exemple entreprise : Repérer l’usage des IA génératives dans les supports SAV, encore peu répandus mais en forte montée.
- La fusion : Mixer les meilleurs éléments de plusieurs benchmarks pour créer une solution inédite. On assemble, on fusionne, on transforme. Exemple culinaire : Fusion food entre le Japon et le Pérou. Exemple entreprise : Combiner l’approche de Netflix pour la personnalisation, de Spotify pour la recommandation, et d’Apple pour la fluidité d’usage pour créer un nouveau service.
Cas Pratique : App de Rencontre et Formation pour Adulte, même combat ?
Mardi 20 mai se tenait LPC 2025 (La Product Conf). J’ai assisté au partage d’expérience de Gabrielle Gleysteen, CPO de Match Group (Meetic Europe). Avec passion, elle nous a raconté le contexte particulier des services de rencontre, le changement de modèle économique et son impact sur l’organisation et l’expérience client. Avec, comme climax dans le parcours du combattant : le date. THE DATE !
Il y a un schéma similaire dans le secteur de la formation adulte : Le climax, dans le parcours du combattant de la reconversion : le date aussi ! Mais avec une entreprise cette fois-ci. Et pour les deux, si le date est réussi, la mission est réussie !
En appliquant le vol inspiré, chacun pourrait enrichir son expérience, sa proposition de valeur !
- Dans le secteur de la formation, le levier pour amener vers le « date d’entreprise » est l’acquisition de compétences : s’équiper pour être confiant, avoir les bons mots, la bonne culture, la bonne écoute qui se pratique et se confirme par une alternance. Le vol inspiré : Une application de rencontre pour apprendre et des premiers rendez-vous pour progresser mutuellement, qui peuvent se transformer progressivement en « date », allégeant la pression d’un seul « date » perdu / gagné ?
- Dans le secteur des rencontres, le levier pour provoquer le « date » est la projection d’un imaginaire de soi : générer une désirabilité pour créer une connexion émotionnelle, relationnelle, qui se confirme par le date. Le vol inspiré : Une formation pour adulte qui intègre la maîtrise des imaginaires de soi pour chaque entreprise visée, en plus des compétences techniques attendues, transformant chaque candidature… en rencontre ?
- Et pour les deux, une recette fusion pourrait être intéressante à utiliser pour inventer la fidélité dans ces deux secteurs où l’on ne revoit plus ce nouveau couple épanoui, ni ce demandeur d’emploi qui signe son CDI, après leurs dates.
Identification des Schémas : Aux armes, citoyens !
La pratique du benchmark est donc utile pour développer des produits et services, pour innover, inventer, optimiser… pour acquérir une forme de liberté de pensée et d’action.
Liberté de pensée et d’action ? – ho ho, quelqu’un a parlé d’éthique ?
Sans même les acheter, les posséder ou les utiliser, nous naviguons tous les jours dans des océans de produits, de services, de propositions qui se superposent pour tenter de submerger notre attention de leurs attentions et intentions.
Avec les différentes crises relayées en temps réel, les guerres d’influence des individus, des entreprises comme des organisations, et maintenant la génération infinie de contenus et de services par les intelligences artificielles génératives, il devient urgent de s’équiper pour y faire face.
Pratiquer le benchmark pourrait être une façon d’y (sur)vivre, à la manière de Cayce Pollard de William Gibson ou des Ombres de Platon : sortir de notre caverne et nous libérer des schémas, des projections, des archétypes. Le benchmark devrait être un art protecteur et salutaire, une pratique de self-défense mentale, enseignée et pratiquée par tous !
Quelques stratégies pour armer les citoyens, en miroir des pratiques de benchmark en entreprise :
- L’état des lieux : Faire ses premières gammes, identifier les schémas, les patterns, les archétypes pour éviter de subir toutes les sollicitations de nos quotidiens. Un citoyen armé identifie les schémas et archétypes aliénants.
- L’état de l’art : Repérer dans les récits ambiants les schémas récurrents et déterminer en creux les attentes et les besoins des communautés. Un citoyen armé détecte les signaux faibles, précurseurs de transitions.
- L’effet miroir : Déterminer les attendus et les standards nécessaires pour une situation donnée. Un citoyen armé grandit et s’adapte aux nouvelles situations.
- Le vol inspiré : Être efficient et ingénieux, ne pas réinventer la roue et apprendre plus rapidement. Un citoyen copie et un citoyen armé vole 😉
- L’antidote : Éviter d’être piégé dans des schémas aliénants (scrolling infini, quand tu nous tiens !) en identifiant les boucles. Un citoyen armé s’auto-contrôle.
- L’éclaireur : Se programmer des schémas et des routines positives pour pivoter et contrer des routines négatives. Un citoyen armé apprend constamment.
- La fusion : Innover, hacker, agir… en citoyen actif ! Un citoyen armé est un citoyen libéré.
Pour vos prochaines stratégies, pour vos prochains designs, produits et services. Et pour vous-même. Choisirez-vous la pilule rouge ou la pilule bleue ?
Avec bon appétit dans tous les cas !
Publié initialement le 17 juin 2025 dans Dans les cuisines, la newsletter Substack.



