Dans les cuisines : exploiter sa connaissance

24/06/2025

Vous êtes au marché, ne vous est-il pas déjà arrivé de tout vouloir prendre ? De littéralement TOUT prendre et de vous retrouver avec moult ingrédients, sans vraiment savoir quoi en faire ?

Vous êtes au marché, les étals sont magnifiques : des légumes et des fruits de saison, des œufs fermiers du jour, 54 fromages à maturité, des pains au levain croustillants encore… Bref, tout vous fait envie – vous voulez tout prendre. Et vous prenez littéralement TOUT. Vous vous retrouvez avec des tas d’ingrédients et il va falloir gérer tout cela ! Beaucoup trop d’informations à garder pour soi, il va falloir partager pour nourrir ses amis !

Rencontre au marché

C’est aussi près d’un marché aussi que j’ai rencontré Mathilde. « Je suis en train de faire de la recherche sur le terrain. J’ai accumulé une masse d’informations incroyables, une connaissance terrain – bref, je suis devenue plus experte que les experts eux-mêmes ! » Mathilde est à la fin de sa période d’immersion et de recherche dans sa mission en design d’expérience utilisateur, avec un penchant pour la recherche utilisateur. « Je dois préparer la restitution de tout cela ! » Oui, la digestion risque d’être longue. Il faudra faire le tri, extraire, synthétiser, recommander, raconter… face à un auditoire qui n’a pas forcément beaucoup de temps d’attention pour comprendre et décider.

Mettons un tablier pour aider Mathilde !

Partons en cuisine…

Votre garde-manger est plein de bonnes choses, mais brutes encore. Vous ne pouvez pas servir tout cela en vrac, cela risquerait d’être indigeste, même si chacun des ingrédients, individuellement, est de qualité. Alors, comme toute approche centrée sur l’humain, sur l’utilisateur, vous partez de vos convives. Est-ce que je fais un dîner en tête-à-tête ? Est-ce que je fais une soirée informelle ? Est-ce que je veux nourrir et faire grandir ou est-ce que je veux surprendre et inspirer ?

Listons tous les critères de décision pour cuisiner et partager tout cela :

Premier critère de décision : pour combien de personnes ?

  1. Un tête-à-tête. Un moment d’intimité.
  2. Une tablée d’amis. Des interactions de proximité.
  3. Avec tout le monde. Une diversité de profils et de besoins.

Deuxième critère de décision : pour quels objectifs ?

  1. Pour s’alimenter. Ce n’est qu’une étape avant de faire autre chose. Le repas n’a que son utilité : redonner de l’énergie.
  2. Pour se retrouver. On veut quelque chose de bon, il y a peut-être le plat favori, un plat d’enfance. Le repas est une partie intégrante des retrouvailles.
  3. Pour voyager. Découvrir, inspirer, partager de nouvelles recettes. Le repas est l’expérience, la raison d’être du festin !

En combinant ces deux critères, vous êtes capable de choisir, préparer et cuisiner les bons ingrédients de votre garde-manger.

Et revenons à la connaissance !

Revenons à la connaissance qui déborde de notre garde-mémoire et adaptons cela : quand on acquiert une grande connaissance, elle prend la forme d’une vérité. Avec la tentation de vouloir à tout prix la restituer dans son entièreté, dans son intégrité : « Une vérité ne peut être ni superficielle, ni partielle ! » Si l’intention est louable, le plus grand danger, c’est de la rendre indigeste – créant l’effet inverse que celui souhaité.

Reprenons les critères de décision pour cuisiner et adaptons-les pour la vérité à festoyer !

Axe vertical de la matrice : le nombre de personnes à qui l’on partage la connaissance

  1. Des individus : entre 1 et 3 personnes
  2. Une petite équipe : entre 3 et 30 personnes
  3. Une communauté : 30 personnes et plus

Axe horizontal de la matrice : de la connaissance utilisée passivement ou activement

  1. Informer : le premier stade de la connaissance, pour initier, sensibiliser, éveiller la curiosité, pour aider à prendre une décision.
  2. Former : partager, transmettre la connaissance pour qu’elle puisse être utilisée par autrui aussi.
  3. Projeter : la connaissance est un levier de changement, un véhicule de développement.

Le croisement de cette matrice nous donne 9 quadrants, comme autant de scénarios possibles pour décider de sa recette, pour rendre plus accessible, plus digeste sa vérité, son champ de connaissance. En cuisine comme en entreprise, partir de vos besoins stratégiques (l’axe horizontal) et de vos consommateurs (l’axe vertical) vous permet d’orchestrer sereinement votre connaissance de la manière la plus efficiente possible.

9 recettes pour partager votre connaissance

Explorons ces « recettes » pour partager efficacement votre expertise :

  1. Individus + Informer : l’amuse-bouche / nemawashi
    Une discussion intime, un bref échange pour semer une idée, éveiller une curiosité. C’est le moment de présenter un aperçu conceptuel ou une intuition forte, sans submerger. Pensez à un pitch rapide pour la direction, qui ouvre l’appétit pour plus. Exemple : Partage des enseignements et des opportunités auprès de la direction.
  2. Individus + Former : le mentorat
    Un accompagnement sur mesure, une transmission directe de savoir-faire à une personne clé. L’objectif est de lui donner les outils pour appliquer la connaissance. C’est une séance de coaching stratégique, très ciblée et opérationnelle. Exemple : Une session de travail approfondie avec un chef de projet pour lui transmettre une méthode de recherche utilisateur.
  3. Individus + Projeter : l’architecture
    Une co-création de vision avec un décideur, une projection des futurs possibles où la connaissance devient un catalyseur de transformation. Il s’agit de construire ensemble la prochaine étape stratégique. Exemple : Définir avec un directeur les grandes lignes d’une nouvelle stratégie produit basée sur des insights clients profonds.
  4. Petite équipe + Informer : les insights
    Une présentation concise pour un groupe restreint, visant à aligner la compréhension et initier une réflexion collective. On délivre les points clés pour lancer la discussion et encourager les questions. Exemple : Une réunion de service pour présenter les résultats phares d’une étude de marché et leurs implications immédiates.
  5. Petite équipe + Former : les workshops
    Un workshop interactif où l’équipe s’approprie la connaissance par la pratique. Le but est de lui donner les compétences pour l’appliquer. C’est un apprentissage collectif et structuré. Exemple : Un atelier de design thinking avec l’équipe produit pour leur apprendre à prototyper rapidement des solutions.
  6. Petite équipe + Projeter : le lab d’innovation
    Un espace de brainstorming et de co-construction avec l’équipe pour transformer la connaissance en initiatives concrètes et innovantes. La connaissance est le tremplin pour l’action. Exemple : Un sprint de conception où l’équipe, armée des insights utilisateurs, imagine les fonctionnalités d’une nouvelle plateforme.
  7. Communauté + Informer : le wannabe TED
    Une diffusion large et accessible pour sensibiliser un vaste public, partager des tendances ou des succès. L’objectif est d’inspirer et d’éveiller un intérêt général.
    Exemple : Genre un article Substack sur les prochaines évolutions du design d’expérience utilisateur. GENRE CET ARTICLE QUOI !
  8. Communauté + Former : le wiki
    Créer des ressources partagées et des parcours d’apprentissage pour que chacun puisse s’auto-former et développer ses compétences. La connaissance devient une ressource collective et évolutive. Exemple : Élaborer un guide ou une série de tutoriels pour que la communauté puisse implémenter de nouvelles méthodes de travail.
  9. Communauté + Projeter : le mouvement
    Utiliser la connaissance pour mobiliser, impulser un changement de culture ou une transformation à grande échelle. La connaissance est le ferment d’un mouvement collectif. Exemple : Lancer une initiative interne pour démocratiser l’approche centrée utilisateur à l’échelle de toute l’entreprise, en s’appuyant sur des cas concrets.

Voilà un premier terrain de jeu pour aider à diffuser votre vérité. À partir de celui-ci, vous pourriez en dessiner des parcours : ce sont des recettes, à vous d’inventer les parcours qui vont avec ! Cela fera l’objet d’un prochain article et certainement d’une prochaine formation, car je ne voudrais pas tomber dans ce que je dénonce plus tôt : vouloir tout partager au risque d’être indigeste…

Faire du design d’expérience, une expérience

C’est justement des parcours, une approche avec plusieurs recettes que j’applique dans mes travaux de recommandations stratégiques et de design d’expérience : la connaissance est un levier de transformation puissant pour faire pivoter les entreprises – sous forme d’inspirations et de perspectives pour les porteurs de projets, sous forme de ressources et de guides ceux qui animent les projets – bref, embarquer le plus grand nombre avec une vérité partagée et ainsi assurer la cohérence, l’efficience et l’innovation.

PS / Mémo pour moi-même : faire un article sur les récits et les imaginaires, comment les créer, les diffuser et les faire vivre, un autre levier pour embarquer et mobiliser, tout à fait complémentaire avec la connaissance.

Bon appétit !


Publié initialement le 24 juin 2025 dans Dans les cuisines, la newsletter Substack.

Anuhi Lou