L’IA révèle ce que nous avons toujours sous-valorisé
Il y a une fébrilité réelle autour de l’IA et l’agentic. Les propositions ne manquent pas : « Comment j’ai remplacé toute une équipe de designer pour développer mon app. Découvrez le workflow d’agents qui me fait gagner 4 heures par jour. Le lien pour le site expérimental pour renforcer la présence de ma marque sur les réseaux. »
Ces sollicitations sont légions.
Ce que cette fébrilité révèle
Sur le plan émotionnel : nos peurs. La crainte de ne plus être utile, productif – de ne plus avoir de valeur sur le marché du travail. La nécessité de se remettre en question, de devoir réapprendre. Des sentiments ambivalents : à la fois une fascination sur le potentiel de ces nouvelles technologies et la peur des conséquences quasi-immédiates sur notre qualité de vie. Une fascination morbide.
Sur le plan fonctionnel : une promesse toxique. Nous pouvons tout réaliser, en temps réel. Les processus et les procédés de fabrication n’existent plus. Les itérations se font sur le produit final et les phases de conception n’abritent plus d’échanges, de conversations, de frictions.
Ce qui est présenté comme un gain est peut-être notre plus grande perte.
Car un produit, un service, sous leur ligne de flottaison, sont aussi des véhicules sociaux. Ils génèrent des interactions, des idées, de la profitabilité mutuelle. La confiance et l’inspiration émergent de ces échanges. L’IA peut générer des interfaces – mais elle ne peut pas générer ce qui se passe entre les humains quand ils conçoivent ensemble.
Ce que l’IA rend soudainement stratégique
Paradoxe : en éliminant les contraintes d’exécution, l’IA révèle que notre vraie valeur n’a jamais été dans l’exécution. Elle est ailleurs. Dans des territoires que nous avions sous-valorisés parce que nous sommes mandatés pour produire.
L’IA ne remplace pas le design. Elle force le design à se redéfinir.
Et cette redéfinition ouvre cinq territoires de valeur qui deviennent vos avantages compétitifs décisifs dans un monde agentic :
1. Architecture de sens – de growth mindset
Ancien pilier : Expertise en centricité humaine
Nouveau territoire : Qui définit ce qu’est « un bon produit » quand l’IA peut en générer 1000 ?
L’enjeu : L’empathie ne suffit plus. Quand les agents peuvent générer des interfaces en temps réel basées sur les comportements utilisateurs, votre rôle devient de définir les cadres de sens dans lesquels ces générations doivent opérer.
Concrètement :
- Cartographier les valeurs non-négociables que l’IA ne peut pas détecter seule
- Établir les lignes rouges éthiques qui contraignent les possibles
- Définir ce qui nourrit vs. ce qui gave l’utilisateur
Votre expertise : Vous devenez l’architecte des intentions qui alimentent les systèmes. Vous ne répondez plus à que veut l’utilisateur ? mais à que devrait vouloir un produit pour cet utilisateur ? – en quoi il peut le faire grandir, l’émanciper ?
2. Gestion d’écosystèmes évolutifs
Ancien pilier : Compréhension des parcours utilisateurs
Nouveau territoire : Comment concevoir des expériences qui évoluent sans perdre leur cohérence ?
L’enjeu : Avec l’agentic, les parcours se génèrent en temps réel, s’adaptent, mutent. Le design linéaire (wireframe → prototype → prod) est obsolète. Il faut penser en systèmes vivants, dynamiques et auto-évolutifs.
Concrètement :
- Passer de la carte du parcours aux règles de croissance du système
- Définir les conditions d’émergence plutôt que les états figés
- Anticiper les déséquilibres et les points de rupture
Votre expertise : Vous n’êtes plus architecte, vous êtes jardinier. Vous créez les conditions pour que l’expérience se développe organiquement – et vous savez quand intervenir pour éviter que le jardin ne devienne jungle.
3. Ingénierie des frictions fertiles (Sauvons l’instant « Eurêka ! »)
Ancien pilier : Maîtrise des méthodologies de design
Nouveau territoire : Quelles frictions doivent être préservées quand l’IA peut toutes les éliminer ?
L’enjeu : Si l’IA peut itérer à l’infini et lisser toutes les aspérités, qui décide quelles frictions doivent rester ? Car toutes les frictions ne sont pas des bugs – certaines sont des moments d’apprentissage, de découverte, de construction de sens.
Concrètement :
- Identifier où l’effort cognitif crée de la valeur (appropriation, apprentissage, fierté)
- Ralentir stratégiquement là où la vitesse détruit du sens
- Cultiver la bonne tension plutôt que de résoudre systématiquement
Votre expertise : Vous maîtrisez l’art du ralentissement stratégique. Vous savez que certains problèmes ne doivent pas être résolus trop vite, car c’est dans la friction que naît la profondeur.
4. Orchestration des intelligences hybrides
Ancien pilier : Maîtrise de l’intelligence collective
Nouveau territoire : Comment coordonner humains ET agents sans perdre la magie des conversations ?
L’enjeu : Votre équipe inclut désormais des membres non-humains. La coordination ne concerne plus seulement les humains – mais vous devez préserver ces moments irremplaçables où l’implicite, le non-dit, l’inspiration émergent des échanges humains.
Concrètement :
- Définir quand impliquer l’IA et quand l’exclure
- Créer les protocoles d’interaction entre logiques différentes (humaine/machine)
- Protéger les espaces de friction créative humaine comme des actifs stratégiques
Votre expertise : Vous êtes chef d’orchestre multi-espèces. Vous traduisez entre les langages, vous savez quelle intelligence mobiliser pour quel type de problème. Et surtout : vous savez créer les conditions pour que les humains restent inspirés, pas juste efficaces.
5. Direction artistique des systèmes génératifs
Ancien pilier : Maîtrise du craft – design doing
Nouveau territoire : Comment sculpter les possibles avant que les agents ne produisent ?
L’enjeu : Quand les agents exécutent, votre craft ne disparaît pas – il s’élève. Vous ne produisez plus les artefacts finaux, vous produisez les artefacts de contrainte qui guident les agents.
Concrètement :
- Créer des prompts qui sont eux-mêmes des œuvres de design (JSON is a work of Art !)
- Définir les systèmes de design vivants qui évoluent avec les générations
- Évaluer et contraindre les productions IA avec un œil de directeur artistique
Votre expertise : Vous comprenez l’exécution pour mieux la diriger. Votre craft devient la capacité à définir l’intention esthétique et fonctionnelle que les systèmes doivent matérialiser. Vous êtes garant de l’espace des possibles.
Le designer post-agentic n’est pas en voie de disparition. Il est en voie d’expansion.
Son pouvoir ne réside plus dans sa capacité à faire, mais dans sa capacité à définir ce qui devrait être fait, pourquoi, et avec quelle intention profonde.
Ce passage du « comment » au « pourquoi » et au « pour quoi faire » n’est pas un repli défensif – c’est la définition même d’un designer agissant !
C’est une montée en puissance stratégique.
L’IA a rendu visible ce qui était toujours là : les frictions fertiles créent plus de valeur que la production rapide. L’architecture de sens est plus rare que l’exécution parfaite. La coordination des intelligences multiples est plus complexe que la réalisation d’un mockup.
La question n’est pas « comment survivre à l’IA ? »
La question est « comment capitaliser sur ce que l’IA révèle de notre vraie valeur ? »
Ces cinq territoires ne sont pas des bastions à défendre. Ce sont des nouveaux marchés stratégiques qui s’ouvrent – précisément parce que l’IA change la donne. Êtes-vous prêt à les occuper ? Pour cette note, je me suis appuyé sur le métier du design, mais cette proposition s’adapte évidemment à de nombreux métiers.
Besoin d’accompagner vos designers dans leurs pratiques IA et agentic ? Parlons-en !
Bon appétit !
Anuhi.
Publié initialement le 24 novembre 2025 dans Dans les cuisines, la newsletter Substack.



