Si, dans nos imaginaires, les chasseurs-cueilleurs se devaient d’être polyvalents (chasseur ET cueilleur), l’Humain idéal, depuis l’ère de l’économie post-industrielle, est plutôt vertical. Spécialisé. Expert. Un médecin vaut mieux qu’un infirmier, mais un spécialiste vaut bien mieux qu’un simple médecin. Ne parlons pas des Professeurs avec un grand P. Et cette hiérarchie existe et perdure dans beaucoup de domaines d’activité.
Et pourtant, nous avons beaucoup d’admiration pour Léonard de Vinci, ingénieur, architecte, sculpteur, musicien, peintre, anatomiste… L’exception qui confirme la règle ? Qui pourrait avoir l’arrogance de se comparer et de se prétendre éclectique sans faire l’objet d’une (auto)-censure culturelle ?
Mais la nature a horreur du vide, et la voilà qui se met à faire pousser une patte supplémentaire aux moutons, la voilà qui propose au cochon de produire de la laine, des œufs et du lait ! (C’est la traduction littérale de « Die eierlegende Wollmilchsau », l’équivalent allemand de notre mouton à cinq pattes.)
L’ingéniosité et la plasticité humaines ne sont pas revenues au grand jour par la grande porte. Elles sont passées par des signaux faibles, des mentions en petits caractères dans les CV bien formatés : les soft skills, les mad skills…
Si les T / Pi / Comb shaped people ont émergé dans le monde des développeurs, c’est par le slash que la multidisciplinarité, la polyvalence, ont été rendues visibles et respectables : Ingénieur / Jardinier / Barista / membre d’une ONG… Mais la barre oblique fait plus qu’additionner des compétences : elle trace aussi une frontière. Le jardin, le comptoir, l’ONG ne sont pas toujours des lignes de CV, ce sont souvent, les différents quartiers d’une vie.
Le slash a rendu dicible ce que la verticale industrielle avait tu : qu’une existence ne se joue pas exclusivement au bureau, à l’usine.
Une étanchéité entre le professionnel et le personnel qui ne signifie pas désengagement, mais plutôt la conscience tranquille que toutes les pattes ne servent pas le même maître. La barre oblique valorise et protège. C’est sa fonction, et il ne faut pas la lui reprocher. Reste qu’une barre qui protège est aussi une barre qui sépare : ce qui ne peut pas être capturé par le bureau ne peut pas non plus, tant qu’elle tient, venir y s’exprimer.
« Ingérables ! Dilettantes ! » : Voilà les qualificatifs qui reviennent souvent pour les moutons à cinq pattes. Pourtant, les fiches de poste, elles, décrivent très exactement ce qu’est un mouton à cinq pattes.
Junior mais avec cinq ans d’expérience. Opérationnel, mais stratégique. Développeur, mais créatif et designer aussi. Cette fois, les cinq pattes sont priées de servir un seul maître : l’entreprise.
Additionner, excepter, hybrider
Il faut s’arrêter ici, car nos trois figures, le slash, le mouton et la truie, ne disent pas la même chose, et l’on gagne à ne pas les confondre.
- Le slash additionne. Ingénieur / Jardinier / Barista : trois vies posées côte à côte, que la barre tient soigneusement séparées. Rien ne se mélange, rien ne déborde. 1 + 1 = 2, et l’on peut allonger la liste indéfiniment sans que rien ne change de nature. Chaque terme reste intègre, rangé dans son quartier. C’est une arithmétique de la juxtaposition et la singularité y est bien présente, mais posée à plat, comme une énumération. Elle est déclarée sans être encore revendiquée. Le slasheur dit ce qu’il fait ; il ne dit pas encore ce que la conjonction de tout cela fabrique en lui.
- Le mouton à cinq pattes, lui, additionne autrement. Sa cinquième patte ne le fait pas mieux marcher. Un mouton ne court pas plus vite sur cinq pattes. Elle ne remplit aucune fonction : elle est un petit truc en plus, un débord, une exception. Et c’est bien ainsi que la langue l’emploie : chercher le mouton à cinq pattes, c’est chercher l’introuvable. Ce que l’addition produit ici n’est pas une capacité supplémentaire, c’est un excédent : 1 + 1 = 3. Le supplément n’est pas dans la patte, il est dans ce que sa présence fait à l’ensemble. Le mouton reste un mouton, même espèce, même pré, même troupeau, mais il devient remarquable, et il le sait. C’est là toute la différence avec le slasheur : la cinquième patte est une singularité assumée. Non plus un item d’une liste, mais une bizarrerie qu’on porte sur soi, visible, un peu encombrante, et à laquelle on tient. D’où le malentendu qui structure les fiches de poste : on recrute la rareté, puis on demande à la bête de marcher au pas avec les quatre autres pattes.
- L’eierlegende Wollmilchsau ne s’ajoute rien du tout. Elle traverse les espèces. Œufs, laine, lait — poule, mouton, vache et porc ! — cohabitent dans un corps qui n’est plus vraiment une truie. Ce n’est pas un cochon avec des options : c’est une chimère. Le mot est heureux, car il dit les deux choses à la fois : le monstre composite des Grecs, et le rêve impossible. La chimère ne se compte plus : on ne sait plus de quoi elle est faite, ni ce qu’elle produira ensuite. Elle sort du cadre au lieu de le remplir, et c’est pour cela qu’elle inquiète là où le mouton se contentait de surprendre. Elle ne fait pas mieux : elle fait autre chose. Elle est une singularité.
Additionner, excepter, hybrider. Non pas trois intensités de la même chose, mais trois régimes distincts et l’on ne passe pas de l’un à l’autre en accumulant davantage. Aucune quantité de pattes ne fait une chimère. Le seuil se franchit quand les registres cessent d’être rangés dans des tiroirs étanches et commencent à se contaminer : quand le jardinier informe l’ingénieur, quand le barista change la façon de tenir une réunion, quand l’ONG s’invite dans l’arbitrage du lundi matin. C’est très exactement ce que le CV ne saura jamais formuler, faute de ligne prévue à cet effet.
Il n’y a pas de case pour dire ce qui déborde entre les cases.
Et si le surhumain émergeait du groin ?
Alors, de quoi le mouton à cinq pattes est-il le nom ? D’un animal de troupeau simplement rendu plus rentable, plus moralisé, cette morale de troupeau que fustigeait Nietzsche. Il rêvait, lui, d’une humanité capable de se dépasser, d’inventer ses propres valeurs plutôt que de bêler en chœur avec le troupeau. Et l’on comprend maintenant pourquoi la cinquième patte ne suffira jamais : excepter n’est pas se dépasser. C’est encore de l’inventaire, avec une prime à la rareté. Le dépassement qu’il visait est du côté de la chimère : hors cadre, hors espèce, hors comptage. Singulier.
On l’imagine mal, pourtant, anticiper la forme qu’allait prendre ce dépassement : un mouton qui se fait pousser une cinquième patte, une truie qui pond des œufs et donne du lait. Faute de surhomme à l’horizon, le troupeau s’est mis à s’inventer lui-même. Patte par patte, œuf par œuf. Eierlegende Wollmilchsau : et si le surhumain émergeait du groin ?
Car les mutations en cours, climatiques, sociétales, technologiques, ne réclament pas un troupeau plus docile et plus productif, mais des humains capables de tenir les bouts : jeter des ponts entre nos verticales, orchestrer au quotidien des richesses que nous possédons déjà et que nous laissons dormir.
Se dépasser, ici, ce n’est pas empiler les pattes. C’est habiter les espaces liminaires pour trouver des chemins inédits ; c’est être polyglotte dans sa propre langue, capable d’en parler tous les dialectes culturels et d’identifier les archétypes isolés, perdus dans les verticales, comme autant de solutions inexploitées.
Et sinon, il y a le coaching. Dans l’imaginaire courant, le coach est un accélérateur : il optimise, il muscle, il fait rendre un berger un peu plus attentionné, soucieux d’un troupeau plus performant. Il en existe d’autres. Je fais partie de ceux qui travaillent moins la performance que la singularité et l’imaginaire : non pas comment mettre vos cinq pattes au service de l’entreprise, mais pourquoi vous en avez fait pousser une cinquième et ce que vous voulez, vous, en faire. Choisir : pour vous-même, pour l’entreprise, ou pour le monde.
Vivre ses imaginaires débordants, plutôt que de les reléguer en petits caractères étanches.
Anuhi
Publié initialement le 15 juillet 2026 dans Dans les cuisines, la newsletter Substack.



