Le Bon, la Brute et le Truand dans la cathédrale

20/07/2026

Sur un chantier, un voyageur demande à trois ouvriers ce qu’ils font. Le premier, amer, répond qu’il taille une pierre pour gagner sa vie. Le deuxième, plus posé, qu’il monte un grand mur. Le troisième, le regard brillant, qu’il bâtit une magnifique cathédrale.

La parabole, souvent prêtée à Péguy, sans qu’on lui en trouve vraiment la source, dit une chose simple : le sens qu’on donne à son geste transforme le rapport qu’on entretient avec lui.

On peut pourtant la relire autrement. Pour cela, changeons d’imaginaire : quittons la cathédrale pour le western-spaghetti.

Dans Le Bon, la Brute et le Truand, chacun des trois entretient un rapport singulier à sa compétence.

  • La Brute EST la force. Elle transpire, elle en impose, son ego est assis. Sa force ne sert rien d’autre qu’elle-même : elle est une fin. Un vrai savoir-faire, tenu comme une finalité.
  • Le Bon a la même force, mais il la met au service — d’autrui, d’une justice, d’une forme de bonté. Sa compétence n’est plus une fin, c’est un moyen : savoir-faire et savoir-être s’y tiennent en équilibre.
  • Le Truand, lui, on ne voit même plus sa force : on voit sa ruse, son chantage, son absence de morale. Peu importe le moyen — force, mensonge, pression — pourvu que l’objectif tombe. Ce n’est plus la compétence qui commande, c’est la fin. Et la fin recrute les compétences dont elle a besoin.

Mettons maintenant les imaginaires de ces deux récits face à face.

  • Celui qui taille sa pierre et la Brute travaillent à la maille de l’individu, pour eux-mêmes.
  • Celui qui monte le mur et le Bon travaillent pour le collectif.
  • Et celui qui bâtit la cathédrale, comme le Truand, joue à une autre échelle encore : celle d’une civilisation.

Oui, je parle bien du Truand. Bâtir une cathédrale, ce n’est pas empiler des pierres avec plus d’enthousiasme : c’est imposer un sens, décider de ce qui comptera. Or l’histoire s’écrit du côté des vainqueurs — ce sont eux qui tracent, après coup, la ligne du bien et du mal. Le bâtisseur de civilisation et le Truand partagent exactement cela : une efficacité qui se tient au-delà de la morale, la puissance de poser le cadre plutôt que d’avoir à s’y plier.

Multi-compétent comme un truand, mais pour la bonne cause

Regardons sa mécanique. Il a d’abord une compétence de base, qui assied ses fondations et son ego.

Cette compétence le rend ensuite utile aux siens, à ses valeurs, de quoi grimper dans la hiérarchie du gang. Et parce qu’il se trouvera toujours plus fort que lui, il s’équipe de compétences complémentaires pour tenir sa position. La fin, encore, qui recrute les moyens.

C’est, trait pour trait, la trajectoire des profils qu’on dit en I, en T, en π, puis en peigne (les fameux T-shaped people) :

  • I — une verticale métier, une expertise qui tient debout.
  • T — la barre transverse : une culture générale qui vient coiffer la verticale.
  • π — une deuxième verticale.
  • Peigne (comb-shaped) — plusieurs verticales : le multispécialiste.

Mais l’intérêt n’est pas dans le nombre de dents. Il est dans ce que la multiplicité autorise : passer d’une verticale à l’autre, transférer une intuition d’un domaine vers un autre, résoudre en transverse ce qui coince en vertical — et prendre goût, par ces transferts mêmes, à en ouvrir de nouvelles. Commencer à vivre dans les espaces liminaires.

Se donner la possibilité d’être le marginal-sécant de Michel Crozier et Erhard Friedberg.

Alors, pour faire notre part avec un peu d’efficacité : soyons truands de nos compétences, au service du bien commun.

De la cathédrale-spaghetti à l’entreprise

Changeons de décor et revenons à la dramaturgie des compétences dans l’entreprise. Seuls le Bon et la Brute y sont valorisés : vous êtes engagés pour une verticale productive, comme autant de colonnes vivantes, nécessaires au maintien de la production. Le reste n’est qu’hobby et distraction.

Or, à l’heure de l’IA, les prompts agissent comme des révélateurs : un prompt vertical donnera une réponse verticale, sans rupture, sans innovation. Un prompt qui convoque de multiples références peut faire naître une réponse singulière, une solution transverse. Une réponse émancipée pour un prompt émancipé.

Il s’agit ici d’une question de liberté, d’ingéniosité et de plasticité humaine aussi. Il s’agit moins d’avoir des Truands plein l’entreprise que d’y être libre de choisir d’exercer ses multiples talents : pour le bien de l’entreprise, pour le bien commun, ou pour le bien de la Terre.


Et sinon, il y a le coaching. Dans l’imaginaire courant, le coach est un accélérateur : il optimise, il muscle, il fait rendre. Un berger un peu plus attentionné, soucieux d’un troupeau plus performant.

Il en est d’autres. Je suis de ceux qui travaillent moins la performance que la singularité et l’imaginaire, moins la fonction que la personne, et le citoyen derrière elle. Non pas comment vous ajouter une verticale, mais comment vous rendre la liberté de développer vos transverses ; non pas mieux tenir votre rôle, mais choisir, vraiment — pour vous, pour l’entreprise, ou pour le monde. Un dirigeant qui a repris la main sur ses choix ne s’engage pas moins : il s’engage plus pleinement, parce qu’il a choisi.

Vivre ses imaginaires débordants, plutôt que de les cantonner dans une verticale.

Anuhi.


Publié initialement le 20 juillet 2026 dans Dans les cuisines, la newsletter Substack.

Anuhi Lou