Entre être habillé et être nu, il y a un espace révélé et exacerbé par les écrans : 50 nuances de peaux révélées, comme représentations du désir et de la beauté suivant les cm² de peau dévoilée, 50 nuances entre représentation sociale, statutaire et vulnérabilité de l’humain nu, dans son plus simple appareil. Une intimité révélée que chacun doit maîtriser aujourd’hui, pour ne pas la subir ou pour en vivre.
Entre vision et acte, existait un impensé. La vision était au dirigeant ce qu’est le corps nu au corps vêtu : une intimité qu’il ne fallait pas évoquer, qui n’appartenait qu’à son émetteur.
Et comme il existe maintenant un large vocabulaire pour habiller les nuances entre le corps nu et le corps équipé, il existe tout un imaginaire entre vision et acte — manifeste, intention, promesse, programme, projet stratégique, initiative, feuille de route, plan stratégique, WIP, POC, MVP, pilote… — et cette intimité révélée doit être maîtrisée aujourd’hui par le dirigeant pour ne pas la subir et pour en vivre.
Car, comme tout objet public, elle peut être comme un terrain glissant s’il n’est pas rigoureusement tenu : l’intention non incarnée bascule alors dans la post-vérité, la promesse devient novlangue, et l’essai non transformé alimente la fabrique des fake news. Provoqué par le décalage trop important entre vision et acte ou accéléré, caricaturé par une concurrence féroce.
Il y a un mot pour cela : obscène. Au sens premier, ob scaenam, ce qui reste hors-scène. L’obscène ne mesure pas une quantité de peau montrée, il fait le récit d’une nature : ce qui a le droit d’être vu et ce qui n’y a pas droit (encore).
Déplacé entre vision et acte, ce critère change tout. Qu’assumez-vous de porter sur scène ? Et le geste obscène, ici, c’est de rendre public un vêtement sans corps dedans. Une intention qui n’engage rien, une promesse qu’aucun acte ne suit. Montrer le “pas-encore-fait” comme s’il était fait. C’est très exactement le métier du Politique, et c’est pour cela qu’il faudra y revenir.
Trois imaginaires habitables à explorer :
- Et si l’endroit entre vision et action est comme un iceberg. Comme la partie immergée d’un iceberg : il reste caché à la vue de tous. Seuls les collaborateurs liés à cette vision y sont exposés, pour préparer les actions qui en découlent. Une culture du secret qui préserve et protège. De l’extérieur, la partie émergée de l’entreprise semble ne pas bouger, mais elle est stable.
- Si l’imaginaire de l’iceberg est remplacé par des racines, le cercle de visibilité s’étend aux fournisseurs, aux partenaires et pourquoi pas à des clients-pilotes : les racines, cachées sous terre, ont besoin d’un écosystème fertile pour croître et faire émerger une nouvelle pousse, visible aux yeux de tous.
- Enfin, le troisième imaginaire est celui du voyage. La destination finale importe moins que le voyage, le voyage est le produit. Une temporalité intermédiaire, un état en construction, visible par tous est l’expérience proposée. Chaque étape de ce voyage devient extraordinaire. Plus que départ, étapes et arrivée, c’est produit en avant-première, mises à jour, produit anniversaire, ou vaporware, work-in-progress et corporate bullshit quand il faut tenir le vide…
Un focus sur cet imaginaire habitable, car c’est dans celui-là que le Politique roule des mécaniques et qu’un dirigeant devrait se prémunir contre les attaques. Pour les politiques, vision et actes sont idéologie et lois.
En politique, l’acte (la loi promulguée, la transformation sociétale réelle) est long, complexe et souvent décevant ou perçu comme technocratique par rapport à la promesse. Le politique choisit donc d’habiter le Voyage, c’est-à-dire le temps du récit, de l’annonce et de l’incantation : les récits importent plus que les actes et les lois qu’ils sont supposés supporter.
Qu’importe si des actions pour le bien commun sont réalisées par un parti, des récits seront là pour les dévoyer par la partie adverse, ou pour se les approprier. Et qu’importe si des lois sont liberticides ou écocides, des récits seront là pour les rendre humanistes et nécessaires. Ce mélange de récits, d’imaginaires et d’actes se retrouve à toutes les échelles de la société, jusqu’à la moindre publication sur les réseaux sociaux, qui rebondit sur un moment du quotidien pour en faire une sagesse d’affaire et vous vendre une formation.
Un dirigeant peut être amené à agir dans les mêmes schémas, par mimétisme, par efficacité. C’est moins de ne pas les subir que de le faire en toute conscience dont il s’agit ici.
Bref, les récits qui portent l’écart entre vision et acte ne devraient pas rester pour un dirigeant une friche vierge, ouverte à tous, quand il peut en faire un récit maîtrisé, pour lui-même, pour ses équipes et pour les clients de son entreprise. Les récits résonnent aussi avec la dimension sociétale, politique de l’entreprise. Il appartient au dirigeant d’en faire une trame publique ou un cocon protecteur. Un choix stratégique en toute conscience.
Et sinon, il y a le coaching. Dans l’imaginaire courant, le coach est un accélérateur : il optimise, il muscle, il fait rendre — un miroir plus précis, soucieux de la cohérence performative. Il en est d’autres. Je suis de ceux qui travaillent moins la performance que la singularité, l’imaginaire et leur résonance politique aussi.
Comment faire de l’écart entre vision et actes, un levier majeur de votre savoir-être ?
Anuhi.
Publié initialement le 10 août 2026 dans Dans les cuisines, la newsletter Substack.



