« Que voudras-tu laisser après que tu sois parti ? Oui, après ta mort ? »
C’est une question que je posais à un entrepreneur-horloger. Pour un fabricant de garde-temps, je trouve la question particulièrement appropriée ! Il fabrique des objets conçus pour survivre à leur propriétaire, passer de poignet en poignet, et il n’avait pas encore décidé de ce qu’il ferait de la sienne.
Il n’est pas le seul. Nous laissons tous des traces aujourd’hui. Certains volontairement, mais de toute façon, tous malgré nous : nos publications sur les réseaux sociaux, nos préférences, nos différents avatars constituent une nourriture délicieuse pour les agents IA. Et pour certains entrepreneurs, qui vous crawlent pour vous vendre une forme d’immortalité — ou l’âme de vos aïeux, reconstituée à partir de leurs mails. Le garde-temps de demain ne se porte plus au poignet : il tourne sur un serveur, et ce n’est pas vous qui le remontez.
Voilà la nouveauté : la transmission n’est plus une décision, c’est un flux par défaut. La question n’est plus de savoir si l’on va laisser quelque chose, mais à qui, et qui s’en emparera.
Un imaginaire habitable, pas un testament
La transmission est un puissant imaginaire habitable : capable de nous motiver, d’influer sur nos actions, de tenir debout un dirigeant pendant des années. Entre « créer un futur désirable et souhaitable » et « après moi le déluge », il y a tout un éventail de rapports à ce que nous voulons léguer. Et la maîtrise de cette relation est un exercice essentiel : non pour se laisser habiter par la transmission, mais pour l’habiter pleinement.
Car la transmission se joue avant, comme après.
Avant ? Les cent premiers jours d’un dirigeant sont une figure imposée : laisser son empreinte, marquer son rythme… et en creux, effacer le legs de son prédécesseur. Faire la différence. Ce que nous voulons transmettre est un puissant levier territorial, bien avant d’être un testament.
Après ? Quand certains font de la Terre leur unique actionnaire, d’autres mettent en place une dynastie, avec un capital qui leur permet de durer plusieurs générations. L’un donne son entreprise à la planète ; l’autre installe ses enfants au conseil. Même question, deux philosophies de la transmission qui se tournent le dos. Et aucune des deux n’est une erreur : ce sont deux réponses à « pour qui ? ».
C’est là que l’on se trompe le plus souvent. On imagine la transmission comme une ligne, du dirigeant vers son successeur. Elle est un faisceau. Un dirigeant transmet en même temps à ses actionnaires, à ses collaborateurs, à ses clients, à sa ville, à sa région, à la société, à la Terre. Et il ne transmet pas la même chose à chacun.
Si vous voulez savoir à qui vous êtes en train de léguer sans l’avoir décidé, voici trois imaginaires habitables. Partagez-les à quelqu’un qui pense avoir encore le temps.
Trois imaginaires habitables
L’exigence : ce que vous transmettez à ceux qui restent.
Vos collaborateurs et vos clients hériteront de vous bien avant vos actionnaires. Pas d’un capital : d’une culture. Une façon de dire non, un niveau de finition, une manière de traiter un fournisseur, une intolérance à l’à-peu-près. Certains fondateurs n’ont rien transmis à leurs clients, sinon une exigence — et c’est elle qui continue de faire vendre, longtemps après eux. C’est la transmission la plus discrète, et la plus tenace : elle se loge dans les habitudes, et les habitudes survivent aux organigrammes.
→ Que continuera-t-on de faire dans votre entreprise, sans plus savoir que cela vient de vous ?
La lignée : ce que vous transmettez aux vôtres.
Les dynasties industrielles, les entreprises familiales, les fondateurs qui préparent un fils, une fille, un dauphin. Ici, la transmission a un visage et un nom, et le capital est construit pour durer. C’est l’imaginaire le plus ancien et le plus rassurant : on sait à qui l’on donne. Mais la lignée transmet tout, y compris ce qu’on n’aurait pas voulu : les dettes, les rivalités, les non-dits de la succession. On lègue rarement que le meilleur.
→ Dans ce que vous transmettez aux vôtres, qu’est-ce que vous ne voudriez surtout pas transmettre ?
Le territoire : ce que vous transmettez à ceux qui ne vous ont rien demandé.
Une ville qui vit de votre usine, une région qui porte votre nom sur ses panneaux, un paysage, un climat, un réseau social devenu l’infrastructure de la conversation d’un pays. Ceux-là n’ont pas signé. Ils hériteront quand même : d’un bassin d’emploi ou d’une friche, d’un sol, d’une manière de se parler. Celui qui a légué son entreprise à la planète a choisi son héritier. Les réseaux sociaux n’ont pas demandé aux nôtres s’ils voulaient recevoir ce qu’ils transmettent : une manière de débattre, de s’informer, de se haïr en public. Certaines entreprises sont devenues des compagnies-États — plus d’usagers qu’un pays n’a de citoyens, une monnaie, une diplomatie, et pas d’élection. Ce qu’elles transmettent n’est plus un produit, c’est un régime. Toute entreprise lègue à son territoire ; seules quelques-unes le décident, et très peu le savent.
→ Qu’est-ce que votre entreprise laisse à ceux qui n’en sont ni salariés, ni clients, ni actionnaires ?
Après moi, le déluge
Et il y a la quatrième posture, celle que personne ne revendique et que beaucoup pratiquent. Elle n’est pas toujours cynique. Elle est souvent une fatigue : à force de tenir trois habits à la fois, de conjuguer tous les temps, de garder sa vision hors-scène, on finit par ne plus vouloir choisir ce qu’on laisse. On laisse.
Sauf que le déluge se transmet aussi. Ce que l’on refuse de regarder ne disparaît pas avec nous : la dette technique, le site pollué, le conflit jamais tranché, la culture du silence. Tout cela passe au suivant, intact, avec en prime l’absence d’intention qui l’accompagnait. Le déluge n’est pas l’absence de transmission. C’est une transmission sans responsable.
Et aujourd’hui, le déluge a des propriétaires. Ce que vous ne décidez pas de transmettre sera transmis quand même — trié, agrégé, monétisé par des gens qui ne vous ont pas demandé votre avis. Ne pas choisir sa transmission, ce n’est plus une abstention. C’est une délégation.
C’est là que se logent l’intention et la responsabilité. Non pas dans le montant de ce qu’on laisse, mais dans le fait de l’avoir regardé.
Bref, la transmission ne devrait être ni un impensé, ni une clause de fin de contrat : c’est un levier stratégique pour un dirigeant, pour lui-même, pour ses équipes, pour ses clients, et pour tous ceux qui hériteront de son entreprise sans l’avoir choisie. Ce qu’un dirigeant décide de transmettre, et de ne pas transmettre, dit ce qu’il fait de son entreprise dans la société.
Cinq questions pour l’explorer, dans l’ordre que vous voudrez :
- Qu’est-ce que je souhaite transmettre ?
- Qu’est-ce que je ne souhaite pas transmettre ?
- Qu’est-ce que mon premier cercle dira de moi ?
- Qu’est-ce que les gens diront de moi ?
- Qu’est-ce que j’aurai légué au bien commun ?
Vous remarquerez que seule la première est celle que l’on pose d’habitude.
Le garde-temps, encore
Revenons à l’horloger, et à vous. Vous n’avez peut-être ni usine, ni dynastie, ni conseil d’administration. Vous avez un téléphone. Et vous transmettez déjà, tous les jours, à un territoire que vous ne voyez pas : vos photos entraînent des modèles, vos avis orientent des inconnus, vos silences comptent autant que vos prises de position. Le citoyen transmet comme le dirigeant — sans les cent jours, sans la cérémonie, sans le testament. Les cinq questions valent pour lui aussi. Surtout la dernière.
C’est pour cela que cette série se termine ici. Nous avons parlé de compétences, de peurs, de temps, de vision, de rôle : autant de choses qu’un dirigeant, ou un citoyen, choisit d’habiter. La transmission est ce qu’il en reste quand il n’est plus là pour choisir.
Et sinon, il y a le coaching
Dans l’imaginaire courant, le coach est un accélérateur : il optimise, il muscle, il fait rendre. Tout au long de cet été, il a été tour à tour berger d’un troupeau plus performant, dispensaire de solutions, miroir de votre cohérence, atelier de retouche de votre costume. Et horloger. C’est celui-là que je garde pour finir : l’horloger reçu comme celui qui règle le mécanisme pour un temps plus performant, et qui remonterait votre garde-temps à votre place, pour qu’il continue de tourner après vous. Il en est d’autres. Je suis de ceux qui travaillent moins la performance que la singularité et l’imaginaire : je ne remonte pas votre montre, j’apprends avec vous à lire ce qu’elle transmet — à qui elle passera, et ce qu’elle dira de vous. Moins la fonction que la personne, et le citoyen derrière elle.
Comment faire de votre transmission, avant comme après, un levier majeur de votre liberté ?
Habiter sa transmission, plutôt que d’être habité par elle.
Anuhi.
Publié initialement le 2 septembre 2026 dans Dans les cuisines, la newsletter Substack.



