Pour moi en 2021 et en vélo c’est 11000 kilomètres sur les routes et les chemins. 120000 mètres de dénivelé positif. 200 jours d’activités. De -10° à 40° Celsius. Sur 2 vélos, avec 8 crevaisons, 10 nuits blanches ou grises… Et c’est aussi quelques belles leçons de vie.
Faire de nos routes quotidiennes les gammes de l’extraordinaire
Les trajets utilitaires de tous les jours sont comme les gammes invisibles de nos grands voyages. Vélotaf ou vélocargo, ce sont les milliers de kilomètres invisibles de l’année – non répertoriés dans nos mémoires électroniques. Mais quand on travaille a Paris et que l’on vit à Nancy, ça fait quoi de faire du vélotaf ? 360 km de vélotaf porte à porte en 18 heures, j’ai croisé deux fois le train à grande vitesse que je prends normalement. Une grande inspiration en le voyant passer si rapidement et en apercevant les âmes des voyageurs qui suivent désespérément derrière, essayant tant bien que mal de rattraper leurs corps assoupis dans les wagons. Là et maintenant, nous sommes ensemble pour ce voyage du quotidien, rendu exceptionnel. (Paris X Nancy / 360 km en 18 heures)
Mieux apprendre par l’expérience vécue
Alors je l’ai un peu cherché. Partir pour 300 km avec une roue avant, équipée de 5 rustines pour la compléter, affecte un peu de sa rondeur à bien fonctionner. Alors, forcément, cela devait bien arriver. J’ai beau compléter mon beau pneu customisé par 3 nouvelles mèches, rien y fait. Il est en fin de vie. Il fuit de partout comme un mourant expire son dernier râle. J’ai déjà perdu deux heures à essayer le cajoler, de le regonfler toutes les heures en espérant qu’il se répare tout seul : promis-juré, je le changerais après… Rien n’y fait. Je démonte le tout, j’enlève les mèches pour y mettre une chambre à air. Les 200 km restants ne poseront plus aucun problème, une fois que la leçon est apprise, gravée dans mes mains poisseuses, pleines de cambouis et de latex. (Arromanches X Angers – Gravel of Legends / 300 km en 17 heures)
Apprendre à dormir à l’envers pour rêver plus loin
En Bretagne ou dans les Vosges, c’est le même cauchemar, ne pas arriver à dormir, même après des journées exténuantes à rouler, rouler et rouler. Sous la rampe d’un skateboard, près d’un canal aménagé, sous le barnum d’un hôtel fermé, dans une chapelle isolée… les mêmes nuits blanches à ne pas dormir. Et c’est les jours suivants qui en pâtissent, rendant le moindre kilomètre exténuant, transformant le moindre relief en terrain de jeu pour Sisyphe : les montées sont éprouvantes, interminables – avec les souvenirs d’une allure normale, qu’une nuit réparatrice aurait permis, en fantôme devant soi, loin devant. Et les descentes ne deviennent que le prélude de nouvelles montées à venir, rendant leur fraîcheur illusoire. Cette tension ne trouve son issue que dans l’abandon – arrêter le voyage parce que l’absurde prend le dessus. Ces nuits blanches m’ont convaincus de la nécessité d’apprendre à dormir à l’envers, partout, pour rêver plus loin mon chemin. (Gravel Tro Breizh / 600 km environ)
Savoir apprécier une trace comme on lit un bon livre
Comme il y a des écrits communs, il y a aussi des livres d’auteurs, qui engagent, qui nous parlent et nous font vibrer. Suivre la trace d’un ouvreur, qui au fil des mois a écrit son tracé, c’est comme lire son livre et découvrir les circonvolutions de son cœur au fur et à mesure des découvertes des vallons empruntés. Et quand on a la chance d’avoir l’auteur qui nous accompagne dans son aventure, alors on partage aussi sa jubilation à nous faire découvrir ses amours, ses découvertes. Et les tracent deviennent alors comme des liens, le temps de ce voyage. Comment après rouler juste sur des traces, certes épiques, des grandes organisations, mais sans ce supplément d’âme qui y réside. Et puis il est plus facile d’en vouloir à une vraie personne, face à un chemin trop difficile qu’à une organisation sans visage, comme on en veut à un ami pour mieux lui pardonner. Merci à Fred, Pascal, Pierrot, Maxim, Steven pour vos aventures partagées. (GTB, TMV, Gravignoble, Gravelman, Marbigravel…)
Faire de nos nuits blanches, une aventure immobile
La veille de mon dernier ultra de l’année, je n’arrive pas à trouver le sommeil. Ce n’est pas le premier, ni le dernier ultra, mais toujours la même fébrilité qui est là, comme une vieille amie. Mais ce soir, je l’accepte de tout cœur, sans rancœur pour l’énergie perdue pour le lendemain, je ne serais pas comptable ce soir à regarder l’horloge toutes les demies-heures – grand contraste avec une autre nuit blanche : une nuit de tempête, a tenir mon bivy pour ne pas qu’il claque au vent, à entendre des gouttes remplir peu à peu un récipient, avant de réaliser que ce sont mes chaussures qui débordent d’eau, pour enfin accueillir l’accalmie avec les premiers rayons du jour. Ma pire nuit à grelotter de froid aussi. Mais cette nuit bien au chaud, avant de partir pour 350 km jusqu’à Paris, je dormirais finalement 2 heures. Cette belle nuit blanche m’a permis d’accepter d’être fatigué comme un fait et non comme une rancœur et un regret. (GTB, TMV, Gravelman)
Se donner les moyens d’aimer la nuit
Toujours l’hésitation de quand il faut s’arrêter quand on roule des journées et journées. Faut-il aller plus loin et jusqu’où dans la nuit ? Au risque d’une nuit blanche et d’en pâtir le deuxième jour et pédaler dans la boue des regrets des « Si j’avais su, j’aurais continué ». 350 km par les petits chemins, c’est une belle occasion pour se donner les moyens d’aimer la nuit et rouler jusqu’à plus soif. 350 km en une traite, donc forcément une grande partie de nuit cet hivers et par les chemins. À l’arrivée, c’est magique de rouler la nuit – je n’en dormirais que 2 heures le lendemain. (Gravelman Verdun X Paris / 350 km en 21 heures)
Enfin, ce n’est que du vélo
Pendant la première traversée du Massif Vosgien, les communications sont instables et parfois, la réception des messages ne se fait pas. Par manque d’infrastructure : les montagnes percent le maillage numérique, mais aussi par la fatigue générée des montées qui s’accumule et qui obnubile les notifications. Je n’avais pas vu le message tout de suite. J’étais dans ma course, mais le monde n’arrête pas de tourner. Mon beau-père a fait un infarctus. J’appelle, mais la crise est déjà passée. Le choc est amorti là-bas, mais il est nouveau pour moi. Les émotions sont soumises au décalage horaire des réseaux aussi. Je n’ai plus trop la tête à rouler maintenant – avec le recul, ce n’était qu’un signe avant-coureur de nos trop courtes histoires ici-bas. Je rentre pour être auprès des miens, car enfin, ce n’est que du vélo.
Bonne année sur les chemins !


Publié initialement sur Facebook, le 2 janvier 2022.



