Dans nos précédentes discussions “en cuisine”, nous avons vu l’importance d’une vision claire et de partis pris forts pour ne pas se contenter d’additionner les ingrédients, aussi bons soient-ils. Sans ce cap stratégique, même les projets les plus prometteurs, notamment ceux intégrant de nouvelles technologies, risquent de dériver. Ils peuvent fonctionner, certes, nous “alimenter” en fonctionnalités, mais sans stratégie, on aboutit souvent à une forme d’indigestion : “obésité” du produit, services sans saveur réelle pour l’utilisateur, expériences sans sens profond pour l’entreprise.
Aller plus loin que des chevaux plus rapides.
L’adoption d’une nouvelle technologie illustre particulièrement bien ce besoin vital de stratégie. Combien de fois l’enthousiasme initial pour un outil révolutionnaire retombe-t-il comme un soufflé, faute d’avoir pensé au-delà de la simple fonctionnalité ? Vous connaissez sans doute la fameuse citation attribuée à Henry Ford :
“ Si j’avais demandé aux gens ce qu’ils voulaient, ils m’auraient répondu des chevaux plus rapides ! ”
Cette phrase, bien que débattue, encapsule parfaitement les différents stades d’appropriation d’une innovation. Voici un modèle simplifié inspiré par cet exemple, appliqué ici à l’intelligence artificielle (tiens, tiens, vraiment un thème au hasard hein !) qui bouscule nos habitudes :
- Optimisation de l’existant : Aller plus vite, coûter moins cher. C’est notre cheval plus rapide. Ex : utiliser l’IA pour répondre plus vite aux emails clients.
- Automatisation des tâches : Retirer le répétitif, le sans valeur ajoutée humaine. On invente la voiture, plus rapide et infatigable ! Ex : automatiser la catégorisation des demandes support.
- Création de nouveaux usages : Réaliser des choses impossibles auparavant. Ex : créer des parcours client hyper-personnalisés en temps réel.
- Conception native : Imaginer des modèles complètement nouveaux, libérés des référents historiques. On invente camions, bus, chariots élévateurs… mais aussi bateaux à moteur et avions ! Ex : développer des services prédictifs qui anticipent les besoins des utilisateurs avant qu’ils ne les expriment.
- Organisation native : Tout un écosystème se réaligne autour de ces nouveaux modèles. On voit apparaître la ville moderne, ses banlieues, ses zones d’activité. Ex : repenser entièrement la structure de l’entreprise et ses métiers autour des capacités de l’IA.
Votre talent de designer en stratégie (ou de stratège par le design ?), qui doit intégrer une forte composante systémique, réside précisément ici : comprendre que lorsque vous travaillez sur un cheval plus rapide (Optimisation), vous devez avoir la clairvoyance de garder en perspective la ville de demain. (Organisation native) que cela préfigure potentiellement.
Alors quand vous travaillez sur l’intégration de l’intelligence artificielle dans vos parcours, ne pensez pas juste à comment cela va automatiser, aller plus vite (Stade 1 et 2) parce que tous vos concurrents y sont déjà et l’avance que vous allez prendre ne se résumera qu’à rattraper le nouveau normal.
Le juste dosage : Génie ou Martyr ?
Henry Ford avait-il raison ou tort ? Les deux, sans doute. Raison pour l’Histoire (nos villes en témoignent), mais tort pour l’utilisateur immédiat de son époque, qui voulait un cheval plus rapide, n’ayant ni les moyens, ni les compétences, ni le besoin criant d’une voiture.
C’est là que se joue l’équilibre subtil du designer systémique : marier vision et pragmatisme. Éviter le syndrome du génie incompris (les Galilée modernes risquent moins le bûcher, mais l’isolement guette !). Il s’agit d’ajuster la stratégie à la maturité de l’organisation (votre « sponsor »), à ses capacités réelles, et à celles de ses utilisateurs. Votre rôle est d’aider à évaluer clairement les opportunités, la balance bénéfices/risques, et de co-construire la feuille de route : qu’est-ce qui apporte de la valeur maintenant au plus grand nombre, et qu’est-ce qui doit être anticipé, prototypé, préparé pour demain ?
Bref, comme en cuisine, une bonne recette s’ajuste aux convives et au contexte : vous n’avez jamais raison tout seul. (Comment créer une masse critique pour ne pas être seul fera l’objet d’une recette plus tard, c’est promis)
Au-delà des chevaux et des voitures, cette projection stratégique s’applique parfaitement au numérique. Rappelez-vous les premières interfaces digitales, si fières de leur imitation de cuir ou de métal brossé (le fameux skeuomorphisme), avant que le « flat design » ne s’impose comme l’expression native des écrans… jusqu’à la prochaine vague (le neumorphisme entre autre nous fait déjà de l’œil !).
Aujourd’hui, avec l’IA, nous revivons cette effervescence. Tandis que beaucoup se précipitent pour optimiser et automatiser (les “chevaux plus rapides” de l’IA), gardons en tête notre responsabilité de designers : imaginer et commencer à dessiner les contours de la “nouvelle cité”. Car le véritable design ne s’arrête jamais au produit ; il englobe tout l’écosystème qui émerge avec lui.
Alors, stratèges et designers systémiques et autres cuisiniers du futur… en regardant vos projets passés et présents, où situez-vous principalement votre impact ?
- Plutôt Cheval plus rapide ? → Optimisation et automatisation
- Plutôt Voitures et compagnie ? → Nouveaux usages et conceptions natives
- Ou déjà en train d’esquisser la Nouvelle cité ? → Transition organisationnelle
Bon appétit !
PS : pour la petite
recettehistoire, cette échelle d’adoption d’une innovation en 5 étapes est basée sur différents travaux et publications de cabinets conseils. Elle est plutôt classique dans ses différents stades, je l’ai synthétisé et utilisé dans un projet réel autour de l’AI Agentic pour s’assurer que les initiatives en cours tendent bien vers les stades 3, 4 et 5 – pour créer une vraie nouvelle proposition de valeur pour l’entreprise et pas seulement créer des chevaux plus rapides. (Ce qui peut être déjà pas mal pour bien des entreprises…)
Publié initialement le 3 juin 2025 dans Dans les cuisines, la newsletter Substack.



