Cher Eric,
Quand en ta qualité d’historien de l’art tu m’annonces travailler sur comment transformer une activité humaine en art ou tout simplement : « Comment fabriquer un art » – forcément je t’écoute avec une grande attention.
Quand je lis « Comment lutter contre une dictature », éditions LE UN des Libraires, d’un entretien avec André Markowicz émerge cette phrase :
« L’art est par essence l’expression d’une force qui n’est soumise à rien d’autre qu’elle-même .
Je me permet d’en faire la synthèse suivante : Comment fabriquer une liberté ?
Cher Eric, je me dit que tu es un punk. Et voilà donc ma contribution, en ma qualité de stratège, à cette révolution !
Ok super, mais comment devient-on un artiste ?
Artistes, artisans, créatifs, prodige prolifiques, techniciens de génie… comment devient-on un artiste ?
Pour nous aider à être un peu plus artiste tous les jours et gagner en liberté, je vous propose d’explorer ce que pourrait être un art sur la base d’une activité humaine, pour reprendre l’ambition d’Eric.
Cartographier son terrain de jeu.
Pour transformer une activité humaine en art, cartographions son essence à travers deux axes fondamentaux.
Activité : une activité, c’est le geste par habitude au geste pour créer du sens, de la transformation.Par exemple en cuisine, éplucher des patates par automatisme et choisir de ne pas cuisiner de viande comme un acte. Pour simplifier l’exercice, on aurait donc pour le premier axe :
- Académique : mes gestes sont réalisés par automatisme, habitude, norme.
- Utilitaire :mes gestes sont là pour répondre à un besoin, pour produire un effet, une réaction.
- Joué : mes gestes sont réalisés avec plaisir, par curiosité, par exploration – pour grandir.
- Transcendé : mes gestes sont des actes, pour une quête de sens, de transformation.
Humaine : toute activité doit être à la fois pratiquée et consommée par des femmes et des hommes. Et on souhaite qu’elle ait une quelconque influence, elle doit atteindre une masse critique d’utilisateurs. Par exemple en cuisine, le repas familial et à l’opposé du spectre, le Véganisme qui est un mode de vie avec son imaginaire militant et combatif :
- Cercle intime : affecte mon quotidien
- Cercle relationnel : affecte les cercles restreints et mes proches
- Cercle social : affecte les cercles sociaux élargis, génère de nouveaux usages.
- Cercle sociétal : change les récits, s’inscrit dans une culture et l’imaginaire collectif.
Identifier quel artiste souhaite-t-on être.
Ces méridiens et parallèles de cette carte au trésor de l’activité humaine tracent 16 quadrillages d’artistes possibles en 4 grandes familles. Pour la facilité de lecture, je les regroupe par les thématiques du premier axe – académique, méthodique, exploratoire, transformatif :
Les Arts Académiques. Un artiste qui maîtrise et reproduit des savoirs établis ou hérités :
- Technicien : Personne qui développe ses compétences créatives par la reproduction, l’apprentissage rigoureux ou la copie de modèles existants.
- Professeur : Intervient auprès d’un public ou d’un individu pour enseigner ou partager des compétences, souvent dans un cadre pédagogique.
- Artisan : Répond à des commandes ou des besoins définis (graphisme, illustration, design, scénographie…) avec rigueur et adaptation.
- Patrimoine : Travaille à conserver, faire vivre ou réinterpréter des formes culturelles, esthétiques ou historiques.
Les Arts Méthodiques. Un artiste qui applique de façon structurée des procédés pour produire de la valeur :
- Pratiquant : Pratique artistique ancrée dans la régularité, l’amélioration continue et des règles claires. L’objectif est de progresser dans la maîtrise.
- Scénariste : Crée des formats ou des contenus destinés à générer de l’échange (spectacle vivant, facilitation, narration interactive…).
- Concepteur : Développe des formats ou systèmes créatifs pour répondre à un besoin identifié : exposition, événement, identité visuelle, outil pédagogique…
- Sémantique : Développe une signature artistique, un univers visuel ou une méthode reconnaissable, qui devient une référence.
Les Arts Exploratoires. Un artiste, en expérimentation active de nouvelles formes, méthodes ou idées :
- Explorateur : Utilise la création comme outil d’expression personnelle, souvent en testant des supports, formats ou idées de manière spontanée.
- Animateur : Conçoit des expériences engageantes, souvent participatives, qui provoquent l’implication des autres par le jeu ou la surprise.
- Critique : Utilise la création pour interroger une situation, une norme ou un contexte. Détourne, questionne ou provoque.
- Avant-gardiste : Produit des œuvres, objets ou contenus qui nourrissent l’imaginaire collectif. Capacité à formuler des histoires durables.
Les Arts Transformatifs. Pour les artistes en démarche orientée vers la recherche de sens ou de changement :
- Créateur : Crée pour structurer sa pensée, transformer ses expériences ou approfondir sa compréhension de soi.
- Transformateur : Utilise la création pour accompagner d’autres personnes dans leur développement ou dans une dynamique de changement personnel ou collectif.
- Engagé : Met sa pratique au service d’une cause ou d’un enjeu sociétal. Son objectif est d’avoir un effet réel sur un public ou une organisation.
- Visionnaire : Sa création incarne une vision du monde, influente et structurante. Elle propose une direction, une philosophie ou une esthétique fondatrice.
… Et quelle liberté y gagner ?
Prenons un exemple concret. Je m’imagine végétarien, ce serait avant tout un choix alimentaire : Comment en faire un art ?
Au départ, je ne serais qu’un Pratiquant et pour vraiment avoir un rôle, je souhaite viser d’être un Avant-Gardiste pour formuler des histoires durables qui ont un impact.
Trois étapes en utilisant la carte des 16 quadrillages :
- De Pratiquant à Explorateur : Passer de protocole alimentaire à matière à création. Raconter, documenter, photographier, dessiner ou écrire autour de mon alimentation. Des doutes, des contradictions, du regard d’autrui. Des sensations ressenties.
- D’Explorateur à Animateur : Partager ces explorations avec d’autres, en échangeant des recettes, des adresses, des anecdotes, des découvertes. Bref être une source d’inspiration et de liens.
- D’Animateur à Avant-Gardiste : Mettre en forme tout cela, scénariser ce vécu individuel et social sous forme de récit graphique, blog, exposition – autour de ce régime alimentaire qui conditionne nos relations, notre lien au vivant, à la société.
J’y gagnerais plusieurs libertés :
- Une liberté personnelle : transformer un régime alimentaire en une démarche créative et fédératrice pour sortir de la discipline et en faire un expérience.
- Une liberté relationnelle : le régime alimentaire devient un prétexte de rencontre et d’échanges avec autrui, entre curiosité, partage et envie d’en être – et même en opposition !
- Une liberté singulière : en proposant une interprétation singulière, on s’extrait des clichés pour créer sa propre narration, sa propre liberté.
En synthèse, ces 16 quadrillages vous permettent de :
- Vous situer : le niveau de l’activité humaine à évaluer.
- Définir votre cap : l’ambition souhaitée pour cette activité et en faire un art.
- Naviguer ! : les étapes stratégiques et transformatives pour y arriver.
Alors qu’attendez-vous pour naviguer vers votre liberté, avant de devoir vous dire, trop tard, que « J’aurais voulu être un artiste » ?
« Super, et concrètement, cela donne quoi ? »
Ok, vous allez me dire, que fait de l’art dans une newsletter consacrée à de la stratégie et du design ?
On peut tout à fait transposer ces 16 typologies d’art pour l’entreprise et s’en servir aussi pour la situer, définir son cap et naviguer vers de nouveaux océans bleus !
Entreprise académique — l’entreprise applique des modèles existants, suit des normes métier ou sectorielles établies
- Entreprise traditionnelle : Fonctionne selon des pratiques historiques ou sectorielles peu remises en question. Peu d’innovation culturelle ou managériale.(ex. Une boulangerie artisanale de village dans la tradition.)
- Fournisseur standardisé : Répond à une demande explicite avec un produit ou service conforme, sans personnalisation ou différenciation majeure. (ex. Ryanair – toute compagnie low-cost. Standardisé au maximum pour optimiser le coût)
- Entreprise intégrée : Fonctionne en silo ou en filière, avec des relations partenaires standards. Peu de contribution externe au-delà de son périmètre. (ex. Un groupe automobile classique comme Toyota avec ses divisions historiques et ses fournisseurs et distributeurs aux chaînes de valeurs bien établies)
- Entreprise institutionnelle : Représente un modèle reconnu, voire attendu, par son secteur ou la société. Fonctionne dans les cadres établis. (ex. Les banques traditionnelle comme le Crédit Agricole ou la Société Générale, qui opèrent dans un cadre règlementaire stricte)
Entreprise méthodique — l’entreprise optimise ses pratiques, structure ses actions pour générer de la performance
- Entreprise structurée : A structuré ses processus internes pour améliorer la performance et le fonctionnement quotidien. Gestion rigoureuse. (ex. McDonald’s et ses processus internes hyper-optimisés)
- Entreprise orientée service : Optimise l’expérience client avec une attention aux parcours, à la qualité de service, à la satisfaction mesurable. (ex. Zappos et leur obsession pour l’expérience client – « no questions asked »)
- Entreprise plateforme : Participe à des logiques de mutualisation, de standardisation inter-acteurs ou d’optimisation de filière.(ex. Uber ou Bolt… plateform economy…)
- Entreprise référente : Est citée en exemple pour sa qualité, son sérieux ou sa maîtrise d’un modèle dominant. Elle rassure et structure un marché. (ex. Michelin reconnu pour la qualité, la sécurité et fiabilité)
Enterprise exploratoire — l’entreprise teste, expérimente, cherche de nouvelles manières de faire ou de penser.
- Entreprise apprenante : Met en place des environnements d’expérimentation, de formation, de feedback pour faire évoluer les pratiques internes. (ex. Google et le fameux mythe aujourd’hui des 20% et ses labos d’innovation encore)
- Entreprise expérientielle : Crée des interactions originales, engageantes, émotionnelles. Vise à faire vivre une expérience unique ou mémorable. (ex. Disneyland, Lush cosmetics avec des interactions immersives et émotionnelles pour une expérience mémorable)
- Entreprise ouverte : Cherche à créer des collaborations croisées, ouvre ses ressources, pratiques ou savoirs à d’autres acteurs. (ex. Red Hat et open source de manière générale – la communauté pour innover et co-créer)
- Entreprise pionnière : Propose des approches inédites, invente de nouveaux usages, récits ou référentiels économiques ou culturels. (ex. Netflix à ses débuts en switchant du DVD à la production de contenus)
Entreprise transformatrice — l’entreprise agit pour faire évoluer durablement son secteur, son écosystème ou la société
- Entreprise régénérative : Revoit ses modes d’organisation pour favoriser le bien-être, la résilience collective et la durabilité humaine et organisationnelle. (ex. Patagonia, évidemment)
- Entreprise centrée impact client : Va au-delà de la satisfaction pour transformer l’usage ou les pratiques des clients (montée en compétence, autonomie, engagement…). (ex. OpenClassrooms et tout autre entreprise qui utilisent le Growth mindset / l’émancipation comme levier d’engagement et fidélité)
- Entreprise contributive : Co-crée des solutions avec son écosystème, participe à des projets à impact collectif, développe des modèles circulaires. (ex. To Good To Go – une app pour une économie circulaire ad hoc !)
- Entreprise à mission sociétale : Construit un imaginaire, un engagement sociétal fort. Son existence même est porteuse de sens et d’influence sur les normes collectives. (ex. sur le papier Danone, mais on pourrait remettre Patagonia encore ici…)
Alors, prêt à devenir un visionnaire dans votre secteur ?
Contactez-moi si vous voulez aussi vous situer dans ces 16 quadrillages, définir votre cap, et naviguer pour faire de votre entreprise, une entreprise libérée !
Bon appétit !
Anuhi.
PS / Merci à Eric Monsinjon, pour nous avoir partagé son projet !
Publié initialement le 23 juillet 2025 dans Dans les cuisines, la newsletter Substack.



